
Géographie du brésil
© F.-M. Le Tourneau Photo 1 : Travaux de terrain : recherche d'un passage dégagé parmi les arbres pour obtenir un signal GPS en forêt dense.
Parce qu'ils lisent dans les cartes, ils lisent dans les pensées du Brésil. Depuis trente ans, Martine Droulers, géographe, et son compère de toujours, Hervé Théry 1, tentent de déchiffrer, en les cartographiant, l'ampleur des changements territoriaux dus aux migrations, à la croissance urbaine, aux évolutions technologiques. Et ce, en dignes héritiers de Pierre Monbeig, qui sut nouer dès les années trente des liens scientifiques avec les chercheurs brésiliens. On doit d'ailleurs à ce pionnier la mise en place de la géographie et de son enseignement au Brésil. De même que la création du prestigieux Institut des hautes études sur l'Amérique latine (IHEAL) 2, qui prolonge la coopération franco-brésilienne.
Aujourd'hui, lorsqu'elle ne foule pas le sol latino-américain, GPS en mains, pour vérifier ses pronostics, Martine Droulers, responsable de l'équipe Brésil au Credal 3, laboratoire de l'IHEAL, prépare le terrain dans son atelier de cartographie. Elle passe alors au crible des bases de données statistiques 4 couplées à des images satellites Spot, Ikonos, Landsat, ERS, CBERS, etc. Une opération qui donne lieu à des interprétations, puis à des représentations graphiques afin de percer à jour la dynamique de l'occupation de l'espace, en perpétuelle mue.
© FMLT Photo 2 : Pour analyser les métamorphoses de l'Amazonie, les chercheurs travaillent sur 
un échantillonnage de régions.
À l'échelle locale, ils s'attachent donc à suivre un ensemble de sites qui, à la manière d'un observatoire, couvrent l'éventail des situations rencontrées en Amazonie : Carajas et l'ouest du Maranhão, la chapada dos Parecis (Mato Grosso), la région d'Ariquemes (Rondonia), la région de São Gabriel da Cachoeira ainsi que le Roraima et l'Amapá (voir photo 2).
L'ensemble de ces travaux montre que l'Amazonie brésilienne connaît depuis le début des années quatre-vingt-dix deux mouvements contradictoires : d'un côté une déforestation vive autour des axes routiers et des pôles de développement économique, alimentée par les mouvements de spéculation foncière, la reprise de la colonisation agraire et la multiplication des grandes productions agricoles comme l'élevage bovin et le soja. D'un autre côté, sous la pression de la communauté internationale et sous l'impulsion d'organisations écologistes nationales, on assiste à une certaine préservation de l'environnement et des spécificités sociales de groupes traditionnels, comme les indigènes.
© F.-M. Le Tourneau Photo 3 : Village indigène isolé au 
sein de la forêt (terre indigène Yanomami).
Le projet que mène depuis 2003 un autre géographe du Credal, François-Michel Le Tourneau, avec Bruce Albert, anthropologue à l'IRD, et l'ONG CCPY 6, rend encore plus tangible cette idée de préservation territoriale et identitaire. Il s'agit pour les scientifiques de s'intéresser à la façon dont les Indiens Yanomami – peuple amérindien le plus nombreux à maintenir une culture et un style de vie traditionnels – perçoivent la géographie et la gestion de leur territoire. Véritable échange, le projet propose en retour, avec l'aide des chercheurs, l'élaboration d'un système d'information géographique permettant aux Indiens de mieux contrôler leur espace, toujours menacé d'invasions, et de mieux répondre à la situation actuelle de plus grande sédentarité et de territoire limité. « Nous ne prétendons pas leur apprendre à gérer un espace qu'ils connaissent depuis toujours selon une perception de l'espace particulière, puisque sans le recours à une géographie objective comme la nôtre, ils gèrent très efficacement leur forêt. Nous mettons simplement à leur disposition des outils pour qu'ils puissent relever des défis nouveaux », commente François-Michel Le Tourneau. Cette recherche participative est bien celle des vases communicants : jusque dans les années quatre-vingt-dix, les Yanomami ne possédant aucune forme d'écriture, seule la tradition orale pouvait raconter l'histoire de leur territoire. Leur mémoire est donc précieuse pour que les scientifiques puissent reconstituer une géohistoire.
Pour Martine Droulers, l'exemple de l'Amazonie illustre bien le passage qui s'opère pour le Brésil, « celui d'une conduite “géophagique”, boulimie brésilienne d'espace, ancestrale et prédatrice, à des pratiques “géosophiques”, précautionneuses de l'utilisation des milieux et attentives à l'apprentissage des groupes sociaux 7 ».
Stéphanie Bia
rencontre Martine Droulers évoquera l'histoire, l'évolution et les conséquences des dynamiques territoriales récentes au Brésil le vendredi 24 juin 2005, de 15 h 30 à 17 h à l'auditorium de la maison de l'Amérique Latine, 217 boulevard Saint-Germain, 75007 Paris, lors d'un cycle de conférences organisées par le CNRS pour l'Année du Brésil en France.
Pour en savoir plus
1. Hervé Théry, directeur de recherche CNRS au Credal, est l'auteur de Le Brésil : changement de cap ?, La Documentation française, collection « Documentation photographique », n° 8042, 2005, ainsi que Atlas du Brésil, en collaboration avec Neli Aparecida de Mello, La Documentation française, 2004.
2. Pierre Monbeig, dont les dernières recherches ont porté sur les Amazonies nouvelles (publication IHEAL, 1977), fut aussi directeur du département des Sciences de l'homme et de la société du CNRS. Une chaire de géographie portant son nom vient d'être créée à Sao Paulo.
3. Dirigé par Maria Eugenia Cosio-Zavala.
4. Comme des données démographiques ou économiques, selon des unités statistico-administratives, par exemple la localisation d'une usine ou d'une scierie et sa probable aire d'influence sur le déboisement, les populations et leurs possibilités d'accès aux postes de santé.
5. Le Web Amazonie du Credal est une référence sur le sujet en France.
6. Cette ONG brésilienne (Commission Pro-Yanomami) défend les droits territoriaux et sociaux des Yanomami (www.proyanomami.org.br). Le projet du système d'information géographique reçoit le soutien du ministère français délégué à la Recherche.
7. Extrait de L'Amazonie, vers un développement durable, Martine Droulers, Armand Colin, 2004. L'auteur a également publié en 2001 Brésil, une géohistoire (PUF).
Martine Droulers
IHEAL-Credal, Paris
droulers@univ-paris3.fr