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Enquête 2/4

Temps de travail : la pression monte

Sus aux 35 heures ! Sans rencontrer trop de contestation, le gouvernement, partant du principe qu'il faut travailler plus pour produire plus de richesses1, poursuit sa réforme des lois Aubry sur la réduction du temps de travail. La loi du 22 mars 2005, votée pratiquement dans l'indifférence générale, les assouplit fortement2. Du coup, on est en droit de se demander si la réduction du temps de travail, qui paraissait inhérente à nos sociétés modernes est, oui ou non, un processus inéluctable, et si la durée légale du temps de travail a encore un sens. Les pronostics du très célèbre économiste Keynes, qui annonçait en 1931 que le temps de travail s'établirait à 15 heures par semaine, se réaliseront-ils ? Les temps de travail vont-ils continuer à s'assouplir, comme le pense Jean Viard, l'ardent défenseur des 35 heures ? Ou au contraire vont-ils se durcir non pas tant par leur durée que par leur intensité ?

Pour Bénédicte Reynaud, économiste3, la remise en question des trente-cinq heures avec les lois Fillon (2003 et 2004) marque une rupture essentielle dans le processus heurté de réduction du temps de travail depuis 1840. « Pour la première fois dans l'histoire des RTT en effet, des lois ont réussi à remettre en cause la référence à la durée légale du travail qui déclenche les heures supplémentaires et le chômage partiel », explique cette économiste atypique qui fait intervenir d'autres sciences sociales, comme l'histoire, le droit, la sociologie et la philosophie, pour analyser les processus économiques. « Je considère aujourd'hui que la référence aux 35 heures n'existe plus, dans la mesure où les entreprises sont autorisées à négocier une durée de travail plus longue que la durée légale. » La négociation par l'entreprise de droits inférieurs à ceux qui étaient inscrits dans la loi devient donc légale. Pourtant, « bien plus que les salaires, ces questions de réduction du temps de travail ont toujours été au cœur des négociations et des luttes des salariés », souligne-t-elle. Aujourd'hui, la diminution de la durée du travail est effective, mais on n'en connaît ni le rythme, ni l'ampleur. « 1840 semble être le point haut de la durée du travail, à 3 000 heures par an, estime la chercheuse. Mais il faut attendre 1893 et la première enquête sur les salaires et la durée du travail pour avoir une première estimation – autour de 10 h 30 – de la durée journalière moyenne du travail. »

Si les évolutions quantitatives sont mal connues, en revanche, les raisons de la diminution de la durée du travail le sont mieux. « Contrairement à ce que l'on pourrait penser, l'histoire de la réduction du temps de travail n'est absolument pas un processus linéaire », avance Bénédicte Reynaud. C'est un phénomène heurté, fait d'avancées et de reculs, et de conflits. Les lois et décrets qui s'annulent les uns les autres, les bris de machines et les grèves en sont autant de preuves manifestes.

Tout d'abord, dans les années 1840, les médecins – dont le célèbre Villermé – ont contribué à faire reconnaître l'existence d'un lien causal entre conditions de travail (dont la durée) et maladies professionnelles. Ensuite, l'État se préoccupe de la mauvaise santé d'une part croissante de la population quand s'exprime, après la défaite de 1870, la volonté de préparer la revanche vis-à-vis de l'Allemagne. Or, la natalité est stagnante, la population chétive (la taille des conscrits diminue, le taux de réforme augmente), ce qui inquiète les militaires. L'État doit préserver la santé de l'ouvrier français, qui est aussi le soldat défenseur de la patrie et de ses usines. Pour ces raisons, est votée la loi de 1892 qui interdit le travail de nuit aux femmes et réduit à 11 heures la durée de leur travail ainsi que celle des enfants.

Au XXe siècle, les raisons de la baisse de la durée du travail sont plus classiques : faire bénéficier les salariés des gains de productivité en 1919 (journée de 8 heures) ; lutter contre le chômage en 1936 (loi des 40 heures) ; partager le profit et le progrès entre 1945 et 1970. Enfin, lutter contre le chômage avec les lois Aubry sur les 35 heures. « Ce que l'on peut retenir de l'histoire de la RTT, c'est l'omniprésence en France de l'État et de la loi », termine Bénédicte Reynaud. « Mais attention, les lois ne sont pas aussi rigides que le laissent supposer les ultralibéraux, prévient-elle. Une durée légale n'a jamais empêché d'adapter l'organisation du travail aux besoins spécifiques des entreprises, à travers les nombreux outils de flexibilité. » Bref, pour l'économiste, « la durée du travail n'a pas fini d'être l'affaire de l'État ».

De même, Jean Viard pense que c'est le politique qui fixe la durée du travail, et que l'économie s'y adapte. Pour lui, on assiste aujourd'hui à la fin du temps industriel, construit sur le travail mesuré en heures. Ce temps-là structurait les sociétés, comme le temps religio-agraire4 avant la révolution industrielle. « Nous entrons dans le temps des sociétés souples, aux limites floues, avec une concurrence dynamique entre travail et temps libres, explique-t-il. C'est pourquoi les 35 heures à elles seules ne signifient pas grand-chose, il faut les corréler à l'augmentation de la durée du temps non travaillé, due essentiellement à l'accroissement de la durée de vie. » Et il propose ce calcul simple. Le temps de travail en 2004, c'est 1 600 heures annuelles, soit environ 63 000 heures pour 40 ans de travail dans une vie moyenne de 700 000 heures. En comparaison, en 1900, la durée de vie était de 500 000 heures et le temps passé à travailler de 200 000 heures. Autrement dit, le travail, qui occupait 40 % de la vie d'un individu, n'en occupe plus que 10 %. « On a parlé de révolution pour moins que cela », s'écrie-t-il enthousiaste. « Dans ce contexte, le symbole des 35 heures apparaît comme l'accélérateur d'une longue mutation historique qui salue aujourd'hui la déprise du monopole du travail et le sacre du temps libre coproducteur des sociétés. Ces temps, considérés par certains comme des temps morts, sont surtout des moments d'action, d'innovation, de rencontre, de création, de consommation, de voyages, de production, donc de richesses. » Les résultats de la dernière enquête de l'Insee sur l'emploi du temps des Français en 1999 confirment dans un sens ses propos. Ils indiquent que depuis 1986, le temps libre dans une journée type de 24 heures est passé de 4 h 05 à 4 h 31 et le temps de travail de 3 h 39 à 3 h 23, les temps physiologiques (12 h 04) et les temps domestiques étant, quant à eux, restés à peu près stables (3 h 26). Mais ces chiffres concernent l'ensemble des Français, et une analyse plus fine montre que si l'on ne tient compte que des seuls salariés, les temps libres n'ont augmenté que de quelques minutes. Bien plus, si l'on ne considère que le temps de travail des salariés à temps complet, on s'aperçoit qu'il augmente, surtout chez les cadres d'ailleurs, qui bien qu'aux 35 heures, ne comptent généralement pas leurs heures. Conclusion : la raison de la diminution du temps de travail dans sa globalité vient plus de la baisse de la proportion d'individus travaillant à temps complet que des RTT. De plus, il y a souvent une différence importante entre les durées légale et effective du travail.

Voilà pourquoi Michel Lallement, professeur de sociologie au Conservatoire national des arts et métiers5, n'est pas du tout d'accord avec la vision de Jean Viard. Pour lui, la cohabitation des temps de travail et de non-travail est vécue aujourd'hui par les salariés avec beaucoup plus de tensions que de conciliations. Et les premiers, qui se sont durcis et intensifiés, sont loin de laisser leur place aux seconds. « Si l'on a beaucoup parlé de la réduction du temps de travail avec les débats récurrents sur les 35 h, on a passé sous silence que cette politique a été accompagnée d'une flexibilité croissante des temps de travail », explique le sociologue. Ces types d'ajustements aux RTT, qu'affectionnent finalement bien plus les entreprises que les salariés, sont de deux types : externe, avec le recours à des formes précaires d'emploi (CDD, temps partiel) ; interne, avec le recours à des modulations du temps de travail dans la journée, le mois ou l'année, qui sont imposées ou négociées avec les salariés (heures supplémentaires, horaires décalés, travail de nuit et du week-end).

Bref, si le processus de RTT a été l'occasion pour les entreprises de repenser leur organisation du travail (voir enquête 3), que sont devenus les salariés dans tout cela ? « Ils en retirent certes un peu moins d'heures de travail, mais surtout une fragmentation et une désorganisation de leur temps, plus de stress et de travail intensif. » Par ailleurs, Michel Lallement pense qu'il n'y a pas de lien mécanique entre le fait de réduire le temps de travail et le fait de s'investir davantage dans la vie associative, politique ou les loisirs. Alors, que font les salariés de leur temps libre ? « Ils récupèrent, se reposent, décompressent, font les mêmes choses qu'avant en prenant plus de temps », précise-t-il. Et il observe à travers enquêtes et entretiens que c'est la famille qui est la principale bénéficiaire de la RTT. Avec parfois des effets pervers, qui accentuent la différence entre les hommes et les femmes. « Prenons l'exemple d'une femme qui récupère une demi-journée dans la semaine, raconte-t-il. On remarque qu'elle fait glisser le travail domestique vers ses journées de RTT pour être davantage en famille le week-end. Conséquence : le travail domestique, toujours effectué à 70 % par les femmes, est encore plus invisible qu'avant aux yeux du conjoint et des enfants. » Autre exemple : les négociations collectives qui ont appliqué les 35 heures ont été plus profitables aux hommes qu'aux femmes. « En effet, note le sociologue, plus d'une femme sur trois aujourd'hui – et cela ne cesse pas d'augmenter – a bénéficié de réduction du temps de travail par le biais du temps partiel, qui, lui, est proposé ou souvent imposé par des négociations individuelles. » Cette forme de temps réduit, associé couramment à de faibles salaires, n'est pas souhaitée aujourd'hui par la moitié des femmes qui en bénéficient. Il précarise l'emploi et accentue le phénomène des travailleurs pauvres.

Ceci dit, et sans tenir compte du gain d'emplois évalué autour de 360 000, Michel Lallement note que les salariés sont globalement satisfaits des 35 heures. Avec un profil type : des femmes cadres avec enfants qui vivent en milieu urbain. Mais plus on descend dans la pyramide sociale, moins la satisfaction est forte, avec notamment chez les ouvriers le sentiment d'avoir perdu des revenus salariaux. Pourtant revenir en arrière n'aurait aucun sens. « Ce serait beaucoup trop coûteux », explique-t-il. Et de conclure : « Les législations sur le travail n'ont pas un effet immédiat. Il faut du temps aux salariés, aux familles et aux entreprises pour les digérer et s'y adapter au mieux. »

 

Fabrice Impériali

Notes :

1. www.premier-ministre.gouv.fr, rubrique « Contrat France 2005 ».
2. La loi facilite notamment le recours aux comptes épargne-temps (CET) et crée un régime d'heures choisies permettant de travailler au-delà du contingent annuel d'heures supplémentaires.
3. Elle est directrice de recherche au CNRS (Paris-Jourdan Sciences Économiques (PSE), CNRS / EHESS / ENPC / ENS).
4. Avant la révolution industrielle, c'était les temps religieux et des travaux agricoles qui structuraient la vie des gens.
5. Il est codirecteur du Laboratoire interdisciplinaire pour la sociologie économique (Lise, Cnam / CNRS).

Contact

Michel Lallement, lallemen@cnam.fr
Bénédicte Reynaud, benedicte.reynaud@ens.fr
Jean Viard, jean.viard@wanadoo.fr


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