
Sciences humaines et sociales
Le Cadis a 25 ans. Quelle est l'idée fondatrice de ce laboratoire CNRS / EHESS créé en 1981 par Alain Touraine et qui compte désormais une cinquantaine de scientifiques ?
Michel Wieviorka : À la fin des années soixante-dix, nous étions trois sociologues – Zsuzsa Hegedus, François Dubet3 et moi-même – particulièrement soudés autour d'Alain Touraine, partisan d'une sociologie de l'action. C'est-à-dire d'une sociologie qui s'intéresse au sens de l'action, et notamment à la capacité des mouvements sociaux à se projeter dans l'avenir. C'est sur ce fondement, de même que sur nos affinités intellectuelles, que s'est créé tout naturellement le Cadis, qui traite aussi bien du syndicalisme et de l'altermondialisme que du terrorisme, de la violence, de l'éducation, des relations de genre, de l'islam ou du racisme.
Mais plus qu'une école théorique, le Cadis, c'est une méthode originale qui a toujours cours : l'intervention sociologique. Comment la définissez-vous ?
M.W. : Élaborée en 1970 par Alain Touraine pour étudier l'action collective, la méthode de l'intervention sociologique, très novatrice en sciences sociales, consiste à l'origine à proposer à des acteurs volontaires de mener une auto-analyse de leur mouvement à travers un processus qui les amène à rencontrer divers interlocuteurs – adversaires, partenaires. Les chercheurs les incitent ensuite à réagir à leurs hypothèses sur le sens de leur action. Prenons l'exemple d'un groupe de terroristes italiens réfugiés à Paris qui s'est prêté à la démarche. Ses membres prétendaient que par leur violence, ils servaient la cause des ouvriers. Ils étaient en dehors de la réalité. Je les ai fait dialoguer avec des syndicalistes italiens représentant ces ouvriers, qui leur ont montré à quel point ils avaient tort. La méthode de l'intervention sociologique peut avoir pour effet de « casser » les discours idéologiques, et d'ouvrir la voie de l'analyse.
Quels sont les travaux qui ont posé les fondations du Cadis ?
M.W. : Lorsque Alain Touraine nous a proposé de lever le drapeau de cette orientation théorique et méthodologique, la fin des années soixante-dix signait le déclin du mouvement ouvrier. Nous nous demandions alors si les mouvements naissants (étudiant, féministe, anti-nucléaire, occitan, etc.) ne préfiguraient pas un nouveau type de société. Nous pensions qu'en étudiant leurs luttes, nous pouvions mieux saisir ce passage.
Quand ces mouvements se sont épuisés à leur tour, au début des années quatre-vingt, nous nous sommes penchés sur l'étude de Solidarnosc en Pologne, tandis que deux autres programmes se mettaient en place. L'un piloté par François Dubet, qui démontrait que les conduites délinquantes peuvent renvoyer à l'absence de mouvement social4. L'autre, dont je m'occupais, sur le terrorisme, dans lequel je soulignais que ce phénomène peut constituer le maintien artificiel de l'idée de mouvement social.
En 1992, lors d'un hommage rendu à Alain Touraine, le Centre affirmait l'importance de la prise en compte du rôle du sujet dans la formation des identités collectives. Sur quelles thématiques vous situez-vous désormais ?
M.W. : Nous poursuivons nos recherches sur les thèmes du religieux, de la violence, du racisme en accordant une large place à la subjectivité des acteurs. D'ailleurs, les résultats d'une enquête que j'ai lancée sur l'antisémitisme et qui a mobilisé une douzaine de chercheurs pendant deux ans viennent d'être publiés sous le titre La tentation antisémite5. Nous travaillons aussi sur le mouvement altermondialiste. Et des thématiques telles que les médias et la culture de masse, les relations de genre, l'hôpital et la santé, la famille nous préoccupent de plus en plus.
Quelle est selon vous la spécificité de votre laboratoire ?
M.W. : L'unité du Cadis est d'abord intellectuelle. De plus, le laboratoire est partie prenante des grands débats de la Cité, et pas seulement en France. Notre centre est très international. L'Amérique latine est pour ainsi dire notre seconde patrie ; elle fait, au même titre que l'Europe, l'objet de recherches comparatives. Nous accueillons des scientifiques du monde entier, italiens, mexicains, brésiliens, chinois, turcs, iraniens, nord-africains, etc.
Avec ces années de recul, considérez-vous que le Cadis a été visionnaire ?
M.W. : Parfaitement. Il a senti très tôt les grands problèmes émergents. Ainsi, parmi les premiers ouvrages de recherche écrits sur le « foulard islamique », deux proviennent du Centre. L'un constitue la seule enquête sociologique réalisée en France sur ce point, l'autre s'y intéresse depuis la Turquie 6. Et les études de François Dubet sur l'éducation ont renouvelé le paysage sociologique en s'intéressant à ce que produit l'École, et pas seulement à ce qu'elle reproduit.
Et maintenant ?
M.W. : Nous avons de plus en plus tendance à confronter notre discipline à la philosophie politique – qui étudie les jeux de pouvoir – à propos du multiculturalisme, par exemple. Nous regardons aussi du côté de l'anthropologie, de l'histoire. Car si nous restons sociologues, nous ne sommes pas maniaques de notre discipline.
Propos recueillis par Stéphanie Bia
Pour en savoir plus : http://www.ehess.fr/centres/cadis/
1. Centre d'analyse et d'intervention sociologiques.
2. Directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS).
3. Respectivement chargée de recherche au CNRS et directeur d'études à l'EHESS, aujourd'hui directeur adjoint du Cadis.
4. Qui a donné lieu à un ouvrage important pour le laboratoire : La galère, jeunes en survie, François Dubet, Fayard, 1988.
5. Aux éditions Robert Laffont. Michel Wieviorka est aussi l'auteur de Sociétés et terrorisme, Fayard, Paris, 1989.
6. Le foulard et la République, de Françoise Gaspard et Farhad Khosrokhavar, La Découverte, Paris, 1995 ; Musulmanes et modernes, de Nilüfer Göle, La Découverte, Paris, 1993.
Michel Wieviorka, EHESS, Paris, wiev@ehess.fr