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Directeur de recherche émérite à l'Item

Michel Contat

L'ami Sartre
« Il haïssait par-dessus tout la “bien-pensance”, cette idéologie de la soumission : je n'étais pas sartrien inconditionnel, il l'admettait parfaitement. »

Immuable, presque rituelle, la question des journalistes revient sans cesse et fait naître un sourire sous la fine moustache blanche. Sa première rencontre avec Jean-Paul Sartre, en 1965… « Je ne sais même plus de quoi nous avons parlé, avoue Michel Contat, aujourd'hui directeur de recherche émérite de l'Institut des textes et manuscrits modernes (Item, CNRS / ENS). Tout ce dont je me souviens, c'est que cet homme qui me recevait très simplement chez lui, qui se tenait là devant moi, à l'aise, exempt d'attitudes et d'artifices, cet homme que j'admirais, ignorait qu'il était Sartre. Pour moi, c'était bouleversant. » Voix de basse pour saxo ténor… Michel Contat, spécialiste du philosophe maudit, mais aussi critique littéraire au Monde, chroniqueur et musicien de jazz, enchaîne – Année Sartre oblige – les interviews, les radios, les émissions télé et les conférences. Et raconte sans se lasser sa vie tranquille de jeune enseignant en Suisse, Sartre en 1965, puis son dégoût des rigides institutions publiques vaudoises. Et sa vie, à l'image de cette France, qu'il observe : au seuil d'une révolution culturelle. C'est en 1969 que Michel Contat saute finalement le pas et plaque la Suisse. Direction Paris, les caves, le jazz, les querelles existentialistes et les invectives maoïstes. Direction Sartre, le Poulou1 déjà conspué, déjà « dégoûtant ». Déjà kitsch et décalé. Révolutionnaire pédagogico-moraleux, à la prose pétitionnaire. Génie philosophique. Tantôt tragi-comique, tantôt embarrassant. Sartre qu'il ne quittera plus, ami fidèle et admiratif. Mais aussi critique, comme le montre l'entretien sans concession publié dans Le Nouvel Observateur en 1975, où Michel Contat assène au « Maître » un : « Ce qui me frappe, à observer votre trajectoire politique, c'est votre suivisme… » Le disciple était-il un adepte des coups bas ? « Non, c'était de bonne guerre : Sartre aussi avait sa rudesse, son franc-parler un peu sarcastique, souligne-t-il. Le jour où je lui ai dit que je ne le suivais pas dans son tournant maoïste, il m'a répondu : “C'est sans doute votre côté suisse.” Il haïssait par-dessus tout la “bien-pensance”, cette idéologie de la soumission : je n'étais pas sartrien inconditionnel, il l'admettait parfaitement. » Pas tout à fait sartrien, donc, mais le gardien jaloux de son œuvre, de ces milliers de feuilles manuscrites, éparpillées par l'auteur et traquées par l'Item jusqu'aux États-Unis, dans les collections publiques, les paiements de droits de succession, les ventes publiques… « C'est ainsi que la Bibliothèque nationale de France a acquis sa très riche collection de manuscrits de Sartre, et nous a permis d'exercer la critique génétique de nombreux textes, ou plutôt avant-textes, pour mettre à jour son processus de création. » Une démarche au cœur de l'actuelle exposition consacrée au centenaire de la naissance du philosophe à la BNF2. Où l'on retrouve l'influence de Michel Contat, avec la trame des mots. Des milliers de mots, violets ou noirs, sous vitrine, griffonnés, fiches préparatoires et manuscrits autographes, dont le premier petit classeur de La Nausée, titré Melancholia en hommage à la gravure d'Albrecht Dürer. Correspondances inédites avec Simone Jollivet, journaux, lettres à en-tête de la Coupole, articles, carnets de cuir… autant de fresques existentialistes. Et de mots. Hachés pour les romans. Écriture fine, régulière, sans rature… sous amphétamines, dont il usera plus tard pour les essais philosophiques. L'expo, elle, ne désarme pas les détracteurs du philosophe, toujours aussi virulents. L'année Sartre commence sous les injures. Sartre, la nausée ? « Quand les gens meurent, en général les conflits s'apaisent, mais le fait que l'empoignade continue vingt-cinq ans après sa mort montre à quel point la radioactivité de sa pensée n'a pas fini d'agir, soupèse Michel Contat. Il a eu un rôle énorme dans ma vie personnelle et professionnelle. C'était un être éminemment encourageant, qui s'enthousiasmait pour vos projets, vous poussait à les réaliser. » Une philosophie de vie que l'ami parfois critique a finalement faite sienne. Chercheur, écrivain, essayiste, mais aussi musicien amateur et scénariste, Michel Contat se mobilise sur tous les fronts de la création. De son activité scientifique à la direction de l'édition du Théâtre complet de Sartre dans la « Pléiade », en passant par l'écriture, avec Michel-Antoine Burnier, du scénario de Sartre, les passions dangereuses, que Claude Goretta réalisera pour France 2, et sa participation au jury du prix Jazz Révélations du festival de Juan-les-Pins… Michel Contat est partout. Authentique disciple, cette fois, du Maître qui prônait « le plein emploi de soi-même »…

 

Camille Lamotte

 

À lire : Michel Contat, Portraits & Rencontres, éd. Zoé, mars 2005.

Notes :

1. Le petit « Poulou » est le surnom de Jean-Paul Sartre dans Les Mots, bout d'autobiographie essentiel à la compréhension de l'œuvre philosophique de Sartre, où il se campe en enfant roi, élevé par une mère totalement dévouée et par ses grands-parents maternels.
2. « Sartre », jusqu'au 21 août 2005 à la Bibliothèque nationale de France, site François-Mitterrand.

Contact

Michel Contatn Institut des textes et manuscrits modernes (Item), Paris, contat@ens.fr


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