
Le patrimoine et l'Europe
Les années patrimoine sont révolues. Un quart de siècle après l'Année du « patrimoine », au cours de laquelle le ministre de la Culture, prenant acte de la vigueur de la revendication des identités locales et régionales, invitait les Français « à en assumer la responsabilité collective » et « à ne jamais laisser s'affaiblir le sentiment populaire d'attachement pour le patrimoine », le soufflé est retombé. La fermeture du musée national des Arts et Traditions populaires à Paris en juin 2005 pour en faire un musée des civilisations de l'Europe et de la Méditerranée à Marseille en est un signe, qui s'inscrit dans le paysage bouleversé des musées d'ethnologie.
Dans tous les pays d'Europe, le constat est identique : désintérêt pour les musées d'ethnologie du soi, profonde remise en cause de ceux qui traitent des civilisations « autres ». Le musée du quai Branly, constitué par les collections du musée de l'Homme et du musée des Arts d'Afrique et d'Océanie, qui présentera en février 2006 ses collections revues sous un angle esthétisant, est un bon exemple de cette mutation. Ce musée manifestera – au-delà de la volonté d'un président de la République de marquer de son empreinte le Paris de la culture – le nouveau regard posé sur le patrimoine de l'« Autre » : en faisant rebasculer dans le domaine de l'esthétique des collections auxquelles on avait demandé de raconter les sociétés dont elles étaient issues, l'État les dote du statut « d'œuvre », plus valorisant que celui de « document ». Bref, « leur » patrimoine – non plus populaire, mais artistique – permet de manifester « notre » génie. La boucle est bouclée par rapport aux débuts du concept de beaux-arts. C'est à la Révolution que la notion de patrimoine – artistique uniquement – prend forme, notamment en réaction contre les destructions de biens de l'Église et de la noblesse. Il s'agit de conserver les œuvres du passé afin de créer un ensemble de références communes au peuple, et l'État est chargé de veiller sur elles.
L'inscription du musée national des Arts et Traditions populaires au sein d'un ministère qui ne voyait la culture française qu'à travers les beaux-arts était donc un défi. Fondé par Georges-Henri Rivière (GHR) en 1937 et ouvert en 1972, ce musée se voulait avant tout une institution fondée par et sur la recherche (en association avec le CNRS). Bien qu'il fût « national » – au sens institutionnel du terme1 –, il ne fut jamais chargé de représenter la nation, dont l'identité s'exprimait bien plus dans les grands musées de beaux-arts ou les monuments. On y conduisait une recherche ethnologique sur les cultures et les sociétés rurales françaises. Si l'on ne parlait guère « patrimoine » aux ATP2, leur rôle a néanmoins été déterminant dans l'élargissement de cette notion au cours des années soixante-dix et quatre-vingt. L'engouement pour les musées dits « de société » est issu des mouvements sociaux agitant alors la France3. Grâce au dynamisme de nombreuses associations locales, s'ouvrent sur tout le territoire des « musées de société » ou écomusées de la Mine, de la Verrerie ou du Textile, au cours de la décennie 1985-1995. Le patrimoine s'élargit afin de recueillir le témoignage de la culture et de la peine des hommes. Certains fustigent alors l'abandon de l'État, qui a transféré aux collectivités locales, grâce aux lois de décentralisation, le pouvoir de désigner ce qu'est le patrimoine, substituant des mémoires minoritaires et plurielles à la mémoire nationale. Qu'il incarne une identité nationale ou régionale, le patrimoine est en crise, en France comme en Europe, et la convergence de la fermeture de musées nationaux pour se transformer en musées européens est tout à fait frappante. Tous se heurtent à la même double impasse :
– comment incarner le patrimoine de l'Europe et lequel ? Les responsables de ces institutions en devenir à Marseille, Bruxelles, Turin ou Berlin ne savent que montrer. À Berlin, on recycle les vieilles collections du musée de Volkskunde ; à Marseille, on s'interroge sur les futures présentations et la fonction des collections rassemblées par GHR.
– pourquoi l'Europe ne s'appuie-t-elle pas sur ses musées pour bâtir cet esprit de communauté dont les politiques nous parlent tant ? Le désintérêt se manifeste dans l'absence de soutien financier.
Outre le musée du quai Branly, le seul projet qui avance rapidement est celui de la cité de l'Immigration, qui s'installe dans les magnifiques fresques coloniales du musée des Arts d'Afrique et d'Océanie : on y réhabilite la culture des immigrés dans un geste de repentance politiquement correct relatif au colonialisme français au Maghreb et en Afrique. C'est là notre nouveau patrimoine national, pour autant qu'il se traduit dans un franc soutien du politique. Quant au patrimoine des cultures populaires, peut-être trouvera-t-il à s'exprimer sur de nouvelles bases régionales transfrontalières. Mais pour l'heure, l'Europe du patrimoine est en panne.
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Directrice pendant dix ans du Centre d'ethnologie française rattaché au musée des Arts et Traditions populaires, Martine Segalen retrace l'histoire de cette prestigieuse institution, qui commence dans les années trente, ouvre ses portes en 1972 grâce à la puissance visionnaire de son créateur, Georges-Henri Rivière, et ferme définitivement au printemps 2005 : un livre au ton très personnel sur la fin d'une aventure, illustrant la crise du patrimoine et l'impasse de l'Europe sur le sujet. |
1. C'est-à-dire sous la tutelle de la Direction des musées de France.
2. Arts et traditions populaires.
3. Qui, après une période ininterrompue de développement économique et de modernisation rapide, connaissait une sorte de « gueule de bois nationale ».
Martine Segalen, Université Paris-X, Nanterre, msegalen@u-paris10.fr