
Richesse et vitalité des recherches sur le travail
Les chercheurs des sciences humaines et sociales multiplient depuis longtemps les enquêtes et investigations sur le travail, avec des périodes de fort soutien de la part du CNRS1. Leur abondante production met en évidence combien le travail et l'emploi ont changé au cours des dernières décennies. Et il est utile de citer, comme le fait le dossier du Journal du CNRS, quelques-unes des conclusions les plus saillantes issues des recherches d'économistes, d'ergonomes, d'historiens, de psychologues et de sociologues.
L'automatisation et la robotisation ont envahi un nombre croissant de secteurs, permis l'élimination de certaines tâches pénibles, mais aussi recomposé les territoires professionnels et bousculé les métiers. Certains chercheurs considèrent que la définition même du travail en est affectée : de dépense d'énergie physique, il devient une activité de résolution de problèmes (techniques, humains, organisationnels). La productivité du travail n'a cessé de croître, dans tous les domaines, souvent au prix d'une intensification des efforts des salariés et d'une montée des contraintes de délais. La diffusion, voire la généralisation, des enjeux de performance et d'efficacité a été relayée par des dispositifs de gestion et de contrôle exerçant une pression accrue sur les travailleurs. Les technologies nouvelles, celles de la communication et de l'information notamment, ont contribué à l'intrusion du travail dans les espaces et les temps domestiques. Avec le développement de formes variées de travail à distance et d'organisations en réseau, les temps de travail deviennent fragmentés et instables, et les limites entre travail et hors travail sont plus poreuses et incertaines. La croissance des activités de services a démultiplié les métiers de contact (avec des clients ou des usagers) et a contribué au développement du travail relationnel. La féminisation de tous les groupes professionnels a modifié les rapports entre les personnes et fait apparaître de nouvelles inégalités (de rémunération, de carrière, etc.).
La liste peut être aisément allongée. Plus décisive est la question : y a-t-il une théorie unificatrice de toutes ces mutations ? Il semble bien que non. Mais la difficulté à rendre compte de manière synthétique des transformations du travail tient moins aux défaillances des sciences sociales qu'aux dimensions complexes et contradictoires de ces changements. Car le travail et sa dynamique sont fondamentalement ambivalents : facteur de socialisation et de possible émancipation, le travail est aussi source de contrainte et d'aliénation ; occasion de plaisir et de réalisation de soi, il est aussi cause de souffrances et de désarroi ; source d'identité professionnelle et sociale, il est aussi producteur d'inégalités et de rapports de domination.
Il y a une autre raison à cette faible intégration théorique : si les chercheurs ont produit beaucoup de connaissances, d'enquêtes, d'études, il n'existe pas, en France, contrairement à d'autres pays, de domaine de recherche qui intègre toutes les approches disciplinaires en sciences sociales sur le travail. Il permettrait d'accroître l'interdisciplinarité, de croiser les regards, de confronter les approches, et aussi de renforcer la visibilité de toutes ces recherches. D'où parfois une impression d'éclatement des problématiques, d'émiettement des sous-disciplines, de fragmentation en théories partielles et concurrentes. Nul doute qu'ici, le CNRS a un rôle éminent à jouer pour soutenir les efforts des chercheurs et des équipes qui organisent échanges, rencontres, controverses et confrontations. Cependant, si le manque d'unité théorique, à l'intérieur ou entre les disciplines, est inévitable, il est aussi plutôt favorable au développement de ces nouvelles conceptualisations, diverses et stimulantes, qui ne manqueront pas d'influencer de plus en plus les décideurs et/ou d'aider les travailleurs à mieux s'organiser et se défendre. En effet, le travail n'est pas seulement une réalité ambivalente, c'est aussi un domaine dans lequel les conflits sont permanents et ne peuvent être réglés que par des négociations appuyées sur des connaissances approfondies.
1. Comme pendant le fonctionnement du Pirttem (Programme interdisciplinaire de recherche sur les technologies, le travail, l'emploi et les modes de vie) jusqu'au début des années quatre-vingt-dix.