
Géochimie
© Th.M/CNRS
Neige et vent glacial. En cette journée de janvier, le campus de Vandœuvre-lès-Nancy, en Lorraine, n'est pas des plus riants. Heureusement, le Centre de recherches pétrographiques et géochimiques (CRPG) s'avère chaleureux et animé. Une certaine excitation y est palpable, et de nombreux étudiants glissent prestement dans les couloirs. « On se prépare à accueillir et à analyser, à la demande de la Nasa, les premiers échantillons de matière extraterrestre ramenés sur Terre depuis trente ans », nous apprend Bernard Marty1, directeur du centre, jeune quinqua décontracté. Cette unité propre du CNRS2 est aujourd'hui un fleuron mondial de la géochimie, et elle peut fournir aux géologues des analyses physico-chimiques de haute précision. Son secret : une sonde ionique « high-tech », capable de décomposer atome par atome de microscopiques fragments de la matière (voir photo ci-contre). Grâce à elle et à d'autres instruments d'une infinie précision, les équipes de recherche traquent la composition isotopique de tous les éléments (voir encadré ci-dessous) présents dans des échantillons de roches, de sable ou d'aérosols. Les chercheurs en retirent de précieux indices pour échafauder des théories sur la genèse des roches, la formation du système solaire ou l'apparition des premières traces de vie.
© Th.Mamberti/CNRS Photothèque Sonde ionique du CRPG. L'échantillon est bombardé par un faisceau d'ions. les particules arrachées à l'échantillon sont triées et analysées, puis mesurées grâce à des détecteurs à très haute sensibilité capables de compter les atomes un par un.
Visite des lieux. Au détour d'un couloir, un grand espace vitré attire l'attention. Des techniciens en blouse blanche s'y affairent. Bernard Marty nous fait pénétrer dans la salle où seront bientôt analysées les particules solaires ramenées sur Terre par la Nasa. Rappelez-vous, c'était le 8 septembre dernier. Genesis, vaisseau spatial qui avait recueilli quelques milligrammes de ces particules émises par le Soleil, s'écrasait à son retour dans le désert de l'Utah. Effarés, les cosmochimistes ont cru voir les échantillons – qu'ils attendaient depuis ceux recueillis il y a 30 ans à la surface de la Lune – leur échapper. Heureusement, ils auraient résisté au choc. Une chance, car l'enjeu est d'importance : « Émises par le Soleil3, ces particules sont des témoins directs du gaz originel qui a vu la formation de notre système solaire, explique Marc Chaussidon, géochimiste, directeur de recherche CNRS. On sait globalement que notre Soleil s'est formé à partir d'un mélange de gaz et de poussières. Et que ce sont les résidus de ce mélange qui ont donné les planètes. Mais si on veut comprendre avec précision la formation de la Terre et du système solaire, il faut être capable de comparer la composition géochimique des différentes planètes avec celle du gaz dit “originel”. » Un gaz préservé dans le Soleil depuis 4,5 milliards d'années.
Voilà pourquoi la Nasa a fait appel à douze laboratoires de par le monde pour analyser avec précision la composition isotopique de ce gaz. « Le CRPG a été choisi pour l'azote, car nous © Th.M/CNRS Photothèque Cible de 1 cm2 sur laquelle les particules du soleil seront implantées pour être analysées.
Justement, Mark Van Zuilen, postdoctorant hollandais au CRPG, recherche inlassablement les plus anciennes traces de vie dans les roches terrestres. Un domaine d'étude qui fait actuellement l'objet de nombreuses polémiques, car les dernières découvertes sont loin de faire l'unanimité. Et le jeune chercheur hollandais y est pour beaucoup. « À partir de 2,5 milliards d'années5, rappelle-t-il, toutes les roches sur Terre ont été métamorphisées, c'est-à- © B.Marty/CNRS Photothèque Mark Van Zuilen récolte des échantillons de roche sur l'île d'Akilia au Groenland
Décidément, les isotopes ont la part belle dans de bien passionnantes énigmes scientifiques. Mais ce n'est pas tout. Grâce à eux, une équipe de recherche du CRPG animée par Raphaël Pik, chercheur CNRS, a mis au point des outils géochimiques, paléoaltimètres ou thermochronomètres, qui permettent de reconstituer les reliefs du passé. Leur principe est simple et s'apparente à celui du billard : les rayons cosmiques constitués de neutrons et de protons très énergétiques arrivent sur Terre et percutent les atomes constitutifs de la surface terrestre. Il se produit alors ce que les scientifiques appellent une réaction de spallation : les noyaux se brisent et libèrent des isotopes comme le carbone 14, l'hélium 3 ou le néon 21. « Quand les roches sont proches de la surface, elles sont soumises aux rayonnements cosmiques, explique Pierre-Henri Blard, doctorant au CRPG. Elles accumulent alors des isotopes cosmogoniques, en plus ou moins grande quantité selon l'altitude. Grâce à eux, si nous parvenons à connaître le temps que ces roches ont passé en surface, nous sommes alors capables de déterminer leur altitude dans le passé. » D'ailleurs, d'autres chercheurs du laboratoire essaient justement de dater l'apparition de l'Himalaya et d'évaluer ses conséquences sur le climat. Encore une belle énigme scientifique. Mais pour cette fois-ci, laissons-les chercher des réponses dans les arcanes des roches et des poussières d'étoile.
Fabrice Impériali
Les isotopes, signature des éléments
Les noyaux atomiques d'un même élément ont le même nombre de protons mais peuvent avoir un nombre différent de neutrons, ce qui change leur masse. À chaque masse correspond un isotope ; par exemple, dans la famille du carbone, on trouve le carbone 12, le carbone 13, le carbone 14. Les variations de composition isotopique d'un élément sont donc de subtiles variations de sa masse.
1. Il est professeur à l'École nationale supérieure de géologie.
2. Il gère le Service d'analyse des roches et des minéraux et le Service national de la sonde ionique. Il fait partie d'une fédération de recherche de l'Institut lorrain des géosciences et est associé à l'École nationale supérieure de géologie et à l'université Henri Poincaré Nancy-I.
3. Elles ne parviennent jamais sur Terre car elles sont arrêtées par l'atmosphère et déviées par le champ magnétique.
4. L'azote est un élément fondamental à la vie.
5. L'Archéen : période la plus ancienne du Précambrien (4,5 à 2,5 milliards d'années), qui a vu la formation du globe et l'apparition des premières traces de vie.
6. Pour en être certain il faut retrouver des isotopes du fer.
7. Avec Nicolas Dauphas, ancien étudiant du CRPG aujourd'hui professeur à l'université de Chicago.
CRPG, Nancy
Pierre-Henri Blard, blard@cerege.fr
Marc Chaussidon, chocho@crpg.cnrs-nancy.fr
Bernard Marty, bmarty@crpg.cnrs-nancy.fr
Mark Van Zuilen, markvz@crpg.cnrs-nancy.fr