
Livres
Vous avez retenu trois approches dans votre ouvrage collectif : la question des langues, celle des religions, et le débat sur les orientations diplomatiques de l'Ukraine. Pourquoi ce choix ?
L'Ukraine est un pays d'une grande diversité. Deux langues (le russe et l'ukrainien) y coexistent, ainsi que cinq courants religieux (dont trois Églises orthodoxes). Toutes les villes de plus de un million d'habitants (à l'exception de Kiev, la capitale) sont sur un tiers du territoire, à l'Est. Les frontières actuelles sont récentes, et le pays est à la limite des anciens Empires russe et austro-hongrois. L'objectif, avec mes collègues, était d'analyser sur la base de cartes les conditions de la formation d'une identité sur un territoire aussi composite. La langue, la religion, l'orientation diplomatique sont en l'occurrence des marqueurs identitaires importants. Notre conclusion est que les clivages géographiques n'ont pas constitué jusqu'à ce jour un handicap condamnant l'Ukraine, mais au contraire une invitation permanente à fabriquer du compromis.
Quelle est la spécificité de cette identité ?
On pourrait parler d'une identité de frontière. L'étymologie du mot « Ukraine » renvoie d'ailleurs à la notion de confins. Le fait le plus intéressant dans le cas de ce pays est la capacité de la population à cumuler plusieurs référents. Aussi ne peut-on pas résumer l'Ukraine à un antagonisme irréductible entre deux blocs situés de part et d'autre du Dniepr, l'un russophone, orthodoxe et tourné vers la Russie, l'autre tourné vers l'Europe. La carte des élections de 2004 montre en effet qu'on peut être russophone, habiter l'Est du pays et vouloir rompre avec les pratiques du pouvoir en place. La question de fond de ces dernières années a porté sur le type d'État que souhaitent les Ukrainiens. Nous essayons de montrer ici comment la société ukrainienne s'est employée, avec plus ou moins de succès, à dépasser les différences ethniques, linguistiques et religieuses par l'établissement de compromis et de règles de droit.
Quel regard géopolitique portez-vous sur l'Ukraine ?
L'Ukraine a résolu les principaux différends frontaliers avec ses voisins. Le plus difficile reste à faire : construire un État moderne et une économie de marché. Quelle que soit l'issue de ce processus, il ne sera pas sans conséquence sur la Russie d'une part et sur les frontières de l'Union européenne d'autre part, sans parler de la Biélorussie et de la Transnistrie (province autonome de Moldavie). En somme, le point d'orgue des révolutions qui parcourent l'Europe du Centre-Est depuis 1989 pourrait être la redéfinition par l'Union européenne et la Russie de leur propre identité.
Propos recueillis par Léa Monteverdi
1. Juliane Besters-Dilger, socio-linguiste à l'université de Vienne, Natalya Boyko, doctorante à l'Institut d'études politiques de Paris, et James Sherr, de l'Académie de défense du Royaume-Uni.