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Enquête 1/10

Les mystères de l'eau

L'eau, pourtant si répandue à la surface de la Terre, reste une énigme. Dans la nature, c'est le seul liquide qu'on connaisse dans les conditions habituelles de pression et de température qui règnent au sol. Les autres liquides ne sont que des mélanges d'eau et d'autres composés. Devant une telle originalité, les physiciens n'hésitent pas à parler de liquide anormal. Pour être plus précis, ils ont identifié un certain nombre d'anomalies de l'eau – dont trois principales –, des comportements qui la rendent unique.

 

Principales  anomalies de l'eau :

·          très forte cohésion, qui se traduit par des températures de fusion et d'ébullition élevées ;

·          constante diélectrique élevée, qui lui permet de dissoudre tous les sels ;

·          grande expansion à basse température (en dessous de 4°C) et aussi lors de la cristallisation.

« Nous disons cela, précise José Teixeira, chercheur au Laboratoire Léon Brillouin1, parce que sa structure est très différente des fluides idéaux comme l'argon qui nous servent de modèles d'étude. » De plus, lorsqu'on la compare à d'autres molécules présentes dans la nature, son comportement continue à nous échapper. Bernard Cabane, du Laboratoire de physique et mécanique des milieux hétérogènes2, ajoute ainsi : « Si on regarde les éléments qui suivent directement l'oxygène – l'eau est de formule chimique H2O, un atome d'oxygène lié à deux atomes d'hydrogène – dans la classification périodique pour essayer de savoir sous quelle forme est l'eau à température ambiante, alors tout laisse à penser qu'elle doit être gazeuse, comme l'est, par exemple, le sulfure d'hydrogène, de formule H2S. »

Mais elle est bel et bien liquide. Pourquoi ? Parce qu'il existe une interaction particulière – la liaison hydrogène – entre les différentes molécules qui la constituent. Il y a pourtant bien longtemps que les scientifiques ont constaté que la molécule d'alcool aussi possède cette liaison. Mais force est de reconnaître qu'elle n'a pas les mêmes propriétés que pour l'eau. Cette liaison apparaît quand un atome d'hydrogène d'une molécule (H2O) peut se lier à un autre atome d'oxygène d'une molécule voisine. En moyenne, une molécule d'eau est ainsi liée à quatre autres. « Et c'est cet arrangement des molécules qui explique en partie les propriétés

Liaison hydrogène

© voir infra

La liaison hydrogène - le "pont" entre deux molécules d'eau- est une clé pour comprendre la structure de ce précieux liquide.


de ce précieux liquide, ajoute José Teixeira. Mais il faut aussi tenir compte de la manière dont les liaisons hydrogène se font et se défont. » Pour le moment, les physiciens ont réussi à observer qu'elles se créent et se détruisent sans arrêt – chacune vit en moyenne un millième de milliardième de seconde –, qu'un grand nombre d'entre elles se forment3 et qu'il faut que les trois atomes concernés soient parfaitement alignés pour qu'une liaison apparaisse. Or, de tous les liquides, l'eau est le seul à réunir ces trois caractéristiques. Et c'est sans doute ce qui explique en partie les fameuses anomalies décrites par les chercheurs : d'un côté, l'eau n'est pas un gaz à température ambiante, parce que les liaisons hydrogène sont suffisamment fortes. L'eau est donc douée d'une grande force de cohésion. Résultat : il faut apporter beaucoup d'énergie pour rompre ces liaisons, ce qui explique qu'elle ne bout qu'à 100 °C. De l'autre, ce n'est pas non plus un solide à température ambiante, parce que les liaisons sont tout de même fragiles.

 

Pour José Teixeira, une connaissance plus profonde de la dynamique de la liaison hydrogène est indispensable si on veut vraiment comprendre l'eau un jour. Bernard Cabane va lui aussi dans ce sens : « Il nous manque encore beaucoup d'informations sur l'eau pour avoir un modèle réaliste et prédictif de son comportement. On a beau connaître la nature des liaisons entre molécules, tant qu'on ne saura pas comment une molécule isolée interagit non seulement avec ses premières voisines mais aussi avec les autres, alors le modèle ne sera pas bon. » Et les simulations numériques actuelles lui donnent raison. En effet, si on essaie de rendre compte des trois principales anomalies particulières de l'eau, les modèles n'en reproduisent qu'une ou deux. Jamais les trois en même temps.

 

Mais les physiciens ne sont pas à court d'idées pour tenter de lever le mystère. Pour cela, ils étudient sa structure à froid. « Les liaisons hydrogène sont plus stables en dessous de 0°C, explique José Teixeira. On peut alors tenter de mieux comprendre l'eau liquide si on suit son évolution jusqu'à -40°C. » Liquide jusqu'à -40°C ? Oui, si elle est débarrassée de toutes ses impuretés, sans quoi elle cristallise immédiatement. Les scientifiques appellent cela la surfusion (voir diagramme de phase, infra), qui existe d'ailleurs pour d'autres liquides, comme le toluène, le gallium ou la silice fondue. « Pour le moment, le record pour l'eau est à -42°C – à peine mieux que pour l'eau surfondue présente dans certains nuages atmosphériques –, précise Frédéric Caupin, chercheur au Laboratoire de physique statistique de l'ENS4. En dessous de -40°C, rien que l'agitation thermique des molécules d'eau semble suffisante pour que le liquide se transforme en glace. » Passée cette barrière de température, la durée de vie de l'eau liquide devient extrêmement brève. Les physiciens n'ont alors plus le moyen de l'observer. C'est aux alentours de -130°C qu'apparaît un autre phénomène intéressant : si l'eau est refroidie suffisamment vite jusqu'à cette température, elle se transforme en glace amorphe, c'est-à-dire qu'elle a la structure du verre5 (voir enquête 3).

 

 

Cavitation

© LEGI Photo J.p.Franc, J.M. Michel

Pour lever les mystères de l'eau, les physiciens misent sur les expériences de cavitation (ici réalisée dans un tunnel hydrodynamique) où apparaissent des bulles de vapeur d'eau.


 

Une constatation s'impose : « On ne sait rien sur la structure de l'eau entre -40°C et -130°C », avoue José Teixeira. Non sans humour, les chercheurs appellent cette zone le « no man's land ». Rebondissement en 1984 : les physiciens Mishima, Calvert et Whalley découvrent une deuxième forme de glace amorphe, plus dense que la première, en comprimant la glace ordinaire à très basse température. Un résultat qui a fait resurgir des idées anciennes. En effet, en 1892, Röntgen avait émis l'hypothèse que l'eau était un mélange de liquide et de glace. Aujourd'hui, certains voient dans la découverte des deux formes de glace amorphe une piste prometteuse : l'eau serait, au moins à basse température, un mélange de deux liquides, l'un de faible densité et l'autre de haute densité. Une idée qui laisse un peu sceptique José Teixeira. Et il suggère que le responsable est encore et toujours la liaison hydrogène. Mais comment trancher, alors que le no man's land reste inaccessible aux mesures ? Une solution : améliorer les expériences dites de cavitation, qui se déroulent à température ambiante et à des pressions qualifiées de « négatives »6. Elles mettent à l'épreuve la cohésion de l'eau en recherchant la traction maximale qu'on peut exercer avec des ultrasons sur de l'eau liquide avant que la première bulle de vapeur ne se forme. « L'espoir est d'atteindre une pression de -1400 bars, commente Frédéric Caupin. Alors, nous aurions des éléments nouveaux qui permettraient d'écarter certaines hypothèses sur la structure de l'eau. » Malheureusement, ces expériences sont aujourd'hui très difficiles à réaliser. Des progrès restent encore à accomplir dans la purification de l'eau. Patience donc. Le mystère de l'eau risque de turlupiner les chercheurs pendant encore de nombreuses années.

 

Julien Bourdet

 

 Les mots pour comprendre

 

·          La liaison hydrogène s'établit entre deux molécules identiques ou non. C'est le déficit de charge portée par l'atome d'hydrogène qui permet l'apparition de la liaison.

 

·          L'agitation thermique caractérise le mouvement des particules (atomes, molécules…). La température est une mesure de cette agitation.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Diagramme de phase de l'eau

© Pour la science, juillet 2001


 

Notes :

1. Laboratoire CNRS / CEA.
2. Laboratoire CNRS / Universités Paris 6 et 7 / ESPCI.
3. À température ambiante, sur toutes les liaisons possibles qui peuvent se faire entre les molécules d'eau, environ 60 % se créent effectivement, soit un taux élevé pour un liquide.
4. Laboratoire CNRS / ENS / Universités Paris 6 et 7.
5. Il y a actuellement un débat entre les physiciens pour déterminer la température de cette transition vitreuse. Elle serait de -137°C ou de -108°C.
6. De même qu'on peut trouver de l'eau surfondue, on peut en trouver surchauffée, c'est-à-dire liquide au-dessus de 100 °C. L'apparition explosive d'une bulle s'appelle la cavitation. Une chute de pression est équivalente à un chauffage de l'eau. Les chercheurs étirent l'eau (ils parlent de pression négative) jusqu'à observer la première bulle de vapeur.

Contact

Bernard Cabane, bcabane@pmmh.espci.fr
Frédéric Caupin, caupin@lps.ens.fr
José Teixeira, teix@llb.saclay.cea.fr


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