
Sciences du langage
© E.Perrin/CNRS
Le langage au CNRS Les sciences du langage sont un axe fort des recherches menées au CNRS. Le 26 novembre dernier, les acteurs de cette thématique se sont réunis au siège de l'organisme pour un état des lieux de leurs travaux. Retrouvez la liste des 40 laboratoires concernés, les actes et les photos de cette journée sur le site du CNRS.
On pourrait les écouter pendant des heures. Eux, ce sont les chercheurs de l'Institut de la communication parlée (ICP) de Grenoble. Et de quoi parlent-ils ? De la parole, tout simplement, mais avec une aisance que l'on prêterait volontiers à certains comédiens… Oui, la parole est une formidable énigme humaine. Dans leur centre de recherche blotti entre les montagnes, les chercheurs de l'ICP s'en font l'écho depuis plus de vingt ans. Bavards ? Peut-être. Mais passionnés. Leur laboratoire décortique la parole par toutes les voies possibles. De l'étude du conduit vocal à l'analyse des émotions, de la phonétique à la linguistique via la phylogenèse (quand avons-nous acquis la faculté de parler ?) ou l'étude des processus cérébraux, la liste est longue… Sans oublier les applications développées à l'ICP, de la robotique aux télécommunications en passant par le traitement des pathologies ! Dispersion ? Au contraire, répond Jean-Luc Schwartz, physicien de formation et directeur de ce laboratoire CNRS1 : « Aborder ainsi cette thématique est le seul moyen de réaliser notre rêve : comprendre un jour comment “fonctionne” la parole ! »
Premier obstacle, cette question simple en apparence : comment l'air se transforme-t-il dans notre corps pour produire un son, puis un mot ? Pour y répondre, une équipe de l'ICP a reproduit2 le conduit vocal, des poumons – en fait une boîte d'environ 1 m3 qui distille de l'air comprimé – aux cordes vocales – deux petites pièces en métal. « Si ce prototype unique au monde peut paraître naïf, il permet de reproduire un geste de parole mécanique basé sur le modèle humain, modifiable et reproductible à l'infini, explique Xavier Pelorson, qui dirige l'équipe Acoustique de l'ICP. Grâce à lui, nous avons mis en évidence des phénomènes de tourbillons et de turbulences encore mal connus à la sortie du larynx. » En outre, nos chercheurs sont parvenus à reproduire les phénomènes d'auto-oscillation des cordes vocales qui aboutissent à la voix… et, grande première, à mesurer les déplacements de ces cordes grâce à un laser. La médecine a déjà commencé à exploiter ces connaissances, pour le traitement des voix pathologiques par exemple. Plus inattendu : l'apnée du sommeil est aussi concernée. « Dans ce trouble, l'arrêt de la respiration est dû à une occlusion partielle des voies aériennes supérieures », justifie Annemie Van Hirtum, chercheuse de l'équipe Acoustique. Jackpot !
Le dispositif de l'ICP permet d'étudier avec précision cette anomalie. Une collaboration avec le laboratoire TIMC3 et le CHU de Grenoble aboutira peut-être bientôt à un logiciel qui aidera le chirurgien à opérer cette pathologie – le taux de réussite n'est actuellement que de 50 % ! Mais la médecine n'est pas le seul « art » concerné : « Les méthodes classiques de synthèse vocale donnent d'excellents résultats pour les voix parlées d'hommes, mais pas pour celles de femmes, d'enfants et les voix chantées, commente Xavier Pelorson. Et là, la modélisation physique est probablement la meilleure voie à suivre. » Bien sûr, la route sera longue avant d'entendre une chanson sortir de la « bouche » du prototype. « Il nous faut notamment analyser les mécanismes de contact des cordes vocales, analyse Nicolas Ruty, un doctorant de l'ICP. En effet, ce sont eux qui génèrent les hautes fréquences si caractéristiques de la voix humaine. »
© C.Savariaux/CNRS Photothèque Cet appareil est capable de mesurer avec précision l'ensemble des événements articulatoires liés à la parole. Son nom ? l'articulographe.
À quelques portes de là, une équipe de chercheurs crée des « Machines parlantes ». « Par parlantes, nous entendons deux choses, précise Gérard Bailly, qui anime cette équipe. Tout d'abord le son, bien évidemment. Mais aussi tout ce qui est visible sur le visage de deux interlocuteurs ! » En effet, l'attention mutuelle est une actrice prépondérante dans une discussion face à face. Un exemple ? « Quand je vous parle, je fixe vos yeux pour voir si vous me suivez, me comprenez et quel type d'émotions cela suscite en vous, décrit le chercheur. Mais quand je vous écoute, mon regard oscille entre vos yeux et vos lèvres. » Non, votre interlocuteur ne vous fait pas remarquer un morceau de salade coincé entre vos dents. Il essaie juste de vérifier ce qu'il entend : « Nous savons tous lire sur les lèvres, rappelle Jean-Luc Schwartz. Et nous en usons à chaque conversation ! » Les scientifiques tentent donc de créer des personnages virtuels capables d'avoir ce type d'échanges. La démonstration faite au visiteur est éloquente : sur l'écran, un visage de femme répond à vos © C.Savariaux/CNRS Phototh. Pour modéliser les mouvements des lèvres, les chercheurs ont une astuce : les maquiller en bleu. Avec un système classique de traitement d'images, on obtient ainsi une image parfaite des mouvements.
Matthieu Ravaud
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Quand le cerveau tient parole Pour les sciences du langage, les progrès de l'imagerie cérébrale sont une véritable aubaine : l'observation du cerveau permet en effet de comprendre de nombreux mécanismes liés à la parole. Un exemple ? Jean-Luc Schwartz s'y colle : « Si je vous dis : life, life, life, life, life, life, il y a de grandes chances pour que, à un moment donné, vous ayez entendu fly, fly, fly… » Les chercheurs de l'ICP ont récemment mis en évidence les réseaux cérébraux impliqués1 dans ce basculement du sens bien connu des spécialistes, qui l'ont baptisé « effet de transformation verbale ». Cette découverte s'inscrit dans une recherche au long cours : les relations entre les systèmes de production et de perception de la parole restent en effet largement à décrire. 1-Ces travaux, effectués dans le cadre de la thèse de Marc Sato, en collaboration avec le Laboratoire de psychologie et neurocognition et l'unité « Neuro-imagerie fonctionnelle et métabolique », ont été publiés dans la revue Neuroimage, vol. 23, 2004, pp. 1 143-1 151. |
1. Commun à l'Institut national polytechnique et à l'université Stendhal de Grenoble.
2. En collaboration avec l'université d'Eindhoven.
3. Techniques de l'imagerie, de la modélisation et de la cognition.
4. Le prototype a été développé par Tahar Lallouache.
5. En collaboration avec l'entreprise Thalès.
ICP, Grenoble, Gérard Bailly, bailly@icp.inpg.fr
Hélène Loevenbruck, loeven@icp.inpg.fr
Xavier Pelorson, pelorson@icp.inpg.fr
Jean-Luc Schwartz, schwartz@icp.inpg.fr