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3 questions à…

Sebastian Roché
Directeur de recherche au CNRS, responsable du pôle « Sécurité et Société » du Laboratoire « Politiques publiques, actions politiques, territoires » (CNRS / Institut d'études politiques de Grenoble).

Les nouvelles tendances en Europe et aux Etats-Unis, Éd. Odile Jacob, novembre 2004, 332 p. – 29 €.

Ce premier bilan comparatif des politiques de sécurité dans les pays d'Occident (Angleterre, Allemagne, France, Italie pour l'Europe, et deux agglomérations phare des États-Unis, Chicago et New York) met en évidence une réalité surprenante : la demande de sécurité est partout la même. Comment l'expliquez-vous ?

Tous les pays occidentaux depuis 1945 ont été confrontés à une augmentation énorme de la délinquance et de la criminalité. La population exprime des demandes croissantes de protection et de réassurance. A Chicago comme à Milan, elle attend que la police réponde aux désordres quotidiens. Et cela, quel que soit le système de police. Essentiellement municipale aux États-Unis, elle est éclatée en 17 000 forces indépendantes les unes des autres ; en Europe, elle est le plus souvent régionale, comme en Grande-Bretagne, en Allemagne et, dans une moindre mesure, en Italie ; en France, cas unique, le policier ou le gendarme que vous croisez est un fonctionnaire d'état.

 

Les gouvernements qui commandent ces polices en perte de crédibilité sont-ils en mesure de relever le défi ou bien ces réformes affichées sont-elles des miroirs aux alouettes ?

Le défi, bien identifié depuis une vingtaine d'années par les gouvernants, est de développer une police de sécurité publique. Leur priorité n'est plus tant de protéger les personnalités officielles ou les institutions que de traiter l'agression quotidienne. Je voudrais dire que c'est là une véritable révolution pour la police, parce que c'est un changement des fondamentaux de son travail. L'enjeu de ces réformes, c'est la démocratisation de la sécurité : rendre la police accessible à tous et faire d'elle un service public comme un autre. C'est là un défi, c'est vrai, et les résultats ne sont pas toujours au rendez-vous parce que cela suppose de changer l'organisation et les missions de la police. En France, la réforme est ensablée depuis 2002, contrairement aux autres pays d'Europe et aux États-Unis. Quant au “partenariat”, cette tarte à la crème de l'action publique, il reste difficile à construire, chacun le voyant comme un coût plutôt que comme un bénéfice.

 

Quels sont les paramètres dessinant l'Europe de la sécurité de demain ?

Nous sommes en train de passer d'un modèle dans lequel l'État incarnait la sécurité à une situation radicalement nouvelle : les symboles mêmes des fonctions régaliennes sont à partager désormais avec l'Europe (gérer la monnaie, les frontières et le couple police-justice). Tout cela a été suscité par le traité d'Amsterdam qui, depuis 1999, décrète que l'“Europe est un espace de liberté, de sécurité et de justice”. Les conséquences en sont potentiellement révolutionnaires. La création d'une unité de police européenne en 1995 voit ses compétences considérablement étendues en 2002. L'initiative de certaines enquêtes devient européenne. Le scénario de gardes-frontières européens est exploré en 2002. Dans la version basse, ils auraient simplement une formation commune ; dans la version haute, ils seraient une force de l'Union européenne qui assure ses propres frontières. À partir de 2001, on explore aussi la possibilité d'instituer un procureur européen, ce qui impliquerait la définition d'“euro-crimes” à l'instar des délits fédéraux aux États-Unis. Ceci préfigurerait une convergence de la loi pénale de tous les États membres. Ce sont là autant de chocs contre l'idée de souveraineté nationale. En conclusion, on peut affirmer que la police vit dans son ossature même une formidable tension entre l'obligation de répondre à la demande de sécurité des citoyens et la nécessité de garantir la réalisation du plus grand projet politique que traverse notre génération.

 

Propos recueillis par Léa Monteverdi


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