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Biodiversité

Clipperton : l'île de la réunion scientifique

Pendant quatre mois, des scientifiques de tous bords vont investir la petite île de Clipperton, au large des côtes mexicaines. Au menu, vingt-cinq projets scientifiques pour l'une des études les plus complètes jamais réalisées sur un écosystème et sa biodiversité.

Des hommes et des femmes sur une île déserte et hostile du Pacifique pendant quatre mois… La comparaison avec une quelconque émission de télé réalité s'arrête pourtant là. À partir de janvier 2005, des chercheurs vont en effet se relayer sur la petite île de Clipperton, au large du Mexique, avec un objectif très sérieux : réaliser une des études les plus globales jamais effectuées sur un écosystème ! De l'inventaire des végétaux, minéraux et coraux à celui des nombreuses espèces animales (vers, crevettes, crabes, lézards, oiseaux et autres rats) via l'étude de la pollution et du climat de l'atoll, l'expérience se veut la plus exhaustive possible. Au cœur de cette mission1, le CNRS participe aux deux tiers des vingt-cinq projets scientifiques qui vont se succéder sur l'îlot français. Et le choix de cet atoll ovale, aussi connu sous le nom d'île de la Passion, n'est pas le fruit du hasard : « Il s'agit d'un lagon très particulier et fermé avec de l'eau saumâtre2 en son milieu : un véritable “bouillon de culture” biologique ! décrit Hervé Le Guyader qui dirige l'unité “Systématique, adaptation, évolution”3. Surtout, sa situation géographique est extrêmement intéressante ».

 

Clipperton

 

Explication : les scientifiques ont émis l'hypothèse d'un gradient de la biodiversité dans l'océan Pacifique. « Le nombre d'espèces semble diminuer d'ouest en est de l'océan, poursuit Hervé Le Guyader. Or l'île de Clipperton est à l'extrémité est… Une région finalement assez peu étudiée jusqu'ici ! » Notre biologiste ne cache pas son excitation devant les promesses de cette expérience hors du commun. Des chercheurs de son unité vont en effet investir Clipperton pendant plusieurs semaines, à la découverte de la faune et de la flore insulaires. « Nous nous intéressons plus particulièrement aux algues, aux mollusques et aux crustacés » précise Hervé Le Guyader. Les langoustes, par exemple, seront l'objet de toutes les attentions : « Trouverons-nous des espèces plus proches de celles du Pacifique ouest ou de celles présentes en Amérique ? » La réponse permettra d'étoffer les connaissances sur les voies de colonisation des îles et d'étayer l'une des deux théories contraires : celle d'un grand « continuum » des espèces contre celle d'une « fracture » au beau milieu de l'océan Pacifique qui séparerait deux mondes aux biodiversités différentes. Les algues aussi auront droit à leur inventaire ; pour cela, les chercheurs devront explorer la partie immergée de l'îlot jusqu'à 100 mètres de profondeur ! Et, malgré l'influence néfaste du phénomène El Niño sur les « populations » de l'île, nos aventuriers se préparent à de belles surprises naturelles : « Sur une île, le tempo de l'évolution va bien plus vite » note Hervé Le Guyader.  Tandis que ces chercheurs travailleront tête baissée, d'autres lèveront les yeux au ciel. Ainsi, une équipe s'intéresse plus particulièrement aux aérosols : « Ce sont des particules solides ou liquides en suspension dans l'atmosphère, explique Philippe Goloub, créateur de ce projet et chercheur à l'Observatoire de recherche en environnement (ORE)4 qui coordonne une trentaine de sites d'observations dans le monde. Ils peuvent être d'origine humaine (industrie, brûlage de biomasse) ou produits naturellement par le travail du vent sur la surface terrestre ou les océans ». Leur intérêt est immense : certaines de ces « poussières » semblent refroidir l'atmosphère et donc ralentir un peu le réchauffement climatique. L'occasion est belle de comprendre un peu mieux ce phénomène baptisé « forçage radiatif » : « Des mesures sont déjà effectuées en de nombreux endroits du globe, confie Philippe Goloub. Mais il y en a peu réalisées à partir d'un point “propre” comme l'île de Clipperton située à 1 200 kilomètres des côtes mexicaines ». Malgré la distance, les scientifiques s'attendent tout de même à rencontrer des particules issues des feux de forêts d'Amérique centrale !

Le soir tombé, tous les chercheurs se retrouveront au campement et échangeront leurs découvertes. Des relations qui marqueront le début de véritables collaborations interdisciplinaires désormais inscrites dans le temps. « En matière de biodiversité, il est temps de dépasser la simple description, analyse Hervé Le Guyader. Il faut tendre vers l'explication. Et pour cela, nous avons besoin de toutes les disciplines ». Placée sous le signe de la synergie scientifique, la mission Clipperton pourrait bien traduire une évolution profonde dans notre manière d'appréhender la biodiversité.

 

Matthieu Ravaud

 

A VOIR : site internet de l'expédition

 

Notes :

1. Mission organisée par Jean Louis Étienne.
2. Mélange d'eau douce et d'eau de mer.
3. Elle est commune au CNRS, à l'Université Pierre et Marie Curie (Paris 6), à l'Institut de recherche pour le développement (IRD), au Muséum national d'histoire naturelle et à l'Ecole normale supérieure.
4. L'ORE Photons/Aeronet est intégré au Laboratoire d'Optique atmosphérique commun au CNRS et à l'université Lille 1.

Contact

Hervé Le Guyader, Paris, herve.le-guyader@snv.jussieu.fr
Philippe Goloub, Lille, goloub@univ-lille1.fr


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