
Ils ont choisi la France et le CNRS
« Da da da. - Maintenant, tu fermes les yeux. Ba ba ba. »
Une rencontre avec Michel Pitermann commence par une mise au point : « On se tutoie ! ». Puis vient cette expérience saugrenue. Vous regardez la vidéo d'un homme qui prononce des sons très simples, et vous entendez « da da da ». Fermez les yeux et maintenant, vous en êtes sûr, il dit : « Ba ba ba ».
Recommencez à volonté : ce sera « da » les yeux ouverts, et « ba » les yeux fermés. « Je travaille sur l'intégration des données visuelles et auditives dans la perception de la parole. Tu viens de subir “l'effet McGurk” : la vue influence ce que tu entends. Mais pour que tu saisisses à quel point ce phénomène est complexe, laisse moi te dire une chose. Le gars, sur la vidéo, articule le son “ga”, mais le son original a été remplacé par “ba” »..
À partir des données visuelles et auditives, ton cerveau a extrapolé un son, “da”, qui ne correspond à aucune réalité. » Malgré les apparences, Michel Pitermann n'est ni linguiste ni biologiste, mais physicien.
Directeur de l'équipe « Production et perception de la parole », il symbolise à lui seul l'interdisciplinarité du laboratoire. « Cela me permet d'être une charnière dans un projet aux frontières de plusieurs disciplines. Je peux également dépanner un chercheur bloqué au niveau méthodologique pour la conception de ses expériences. »
Son nom, en revanche, ne trompe guère : ce méridional convaincu est bien belge. « La Belgique, j'avais décidé de la quitter avant même la fin de mes études. Lorsque je passais ma thèse de doctorat en Sciences physiques à Bruxelles, en 1996, j'avais décroché un postdoc auprès de l'ESA (Agence spatiale européenne). Mais j'ai alors rencontré le tout nouveau directeur du Laboratoire “Parole et langage” – il appartenait au jury de l'un de mes camarades. Il m'a proposé un sujet de postdoc pour lequel j'ai eu le coup de foudre. »
Michel Pitermann est parti à la fin de son postdoc... Mais pour mieux y revenir. En 1998, le voici à Kingston (au Canada), pour développer un modèle de visage biomécanique, outil qui se révèlerait précieux dans des recherches sur la perception du langage. « On peut classer les modèles selon leur degré de réalisme. Au minimum, on ne s'intéresse qu'à la surface. C'est la solution adoptée dans la plupart des films d'animation. Au maximum, on modélise tout : les os, les muscles, la couche graisseuse, la peau : c'est ça, la biomécanique. » Après un rapide passage à l'Inria de Lorraine, Michel retrouve le Laboratoire « Parole et langage »1, où il développe un nouveau modèle en se fondant sur son expérience... Il vient à bout des os, de la trentaine de groupes musculaires, mais la peau pose problème : elle est « instable ». À moins de la plaquer de façon peu réaliste sur le crâne, lorsqu'on fait bouger le modèle, elle se met à enfler, à enfler, jusqu'à sortir de l'écran, laissant le modèle écorché. « En avril dernier, grâce aux chercheurs de l'Institut de la communication parlée de Grenoble, j'ai découvert que toute la petite communauté de modéliseurs biomécaniques du visage qui utilise la même technique rencontrait un problème similaire. J'ai donc décidé de me lancer dans une toute nouvelle direction pour venir à bout de ce sacré épiderme ! Ça n'a pas été une décision facile à prendre... » Pour accaparant qu'il soit, ce modèle laisse à Michel le temps de poursuivre ses études sur la perception du langage, dans ce qu'il convient d'appeler une collaboration internationale : ses collègues sont respectivement canadiens et brésiliens. Quant à lui, difficile de ne pas le prendre pour un authentique Provençal.
Jérôme Blanchart
1.Laboratoire CNRS / Université Aix-Marseille.
Michel Pitermann, Université de Provence, Aix-en-Provence, mpiter@lpl.univ-aix.fr