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Neurobiologiste

Alain Prochiantz

Le goût du jeu

« Pour s'extraire du quotidien et mieux réfléchir, rien ne vaut la lecture des Anciens »

Cet automne, on le croise souvent au théâtre. En coulisse, Alain Prochiantz conte aux acteurs les zigzags de l'évolution et circonvolutions du cerveau. Son rôle ? Expliquer, dialoguer, inventer les Variations Darwin, dernière pièce1 qu'il a écrite avec Jean-François Peyret, metteur en scène. Au point du jour, après son jogging au Luxembourg, c'est à l'École normale supérieure qu'on le rencontre. Vêtu d'un jean et d'un pull noir, la cinquantaine fringante, il vous offre un café, élégamment. Le voici dans son rôle principal, mais toujours facétieux : celui de directeur du département de biologie, un poste aux consonances sérieuses pour celui qui déclare « avoir choisi la recherche par goût du jeu ».

Depuis longtemps déjà, ce neurobiologiste s'est pris au jeu de la vie et des formes. Et, malgré ses tâches administratives, consacre toujours le plus clair de son temps aux recherches qu'il mène, avec son équipe, au Laboratoire « Développement et évolution du système nerveux »2. Sa marotte ? La morphogenèse du cerveau, soit l'ensemble des processus grâce auxquels notre cerveau acquiert sa forme spécifique. Et plus précisément, ajoute-t-il avec un sourire de plaisir, « le rôle d'un certain type de gènes, dits “homéogènes”, et des protéines codées par ces gènes, les homéoprotéines, dans cette morphogenèse ». Des recherches capitales pour comprendre le fonctionnement du cerveau humain. « Lorsque nous avons commencé à travailler sur ce thème, en 1986, les gènes homéotiques3 avaient déjà été découverts. Mais on pensait qu'ils étaient surtout exprimés dans la future moelle épinière et que leur fonction était très précoce, pour ce qui est du système nerveux. Or nous avons proposé que ces protéines pouvaient réguler la morphologie des neurones, à des stades tardifs, y compris dans le cerveau ».

Cette idée, Alain Prochiantz la formule pour la première fois aux États-Unis où il se retire en 1985. « Après plus de 13 ans d'activité intense, comme étudiant en thèse à la Faculté des Sciences, puis sous la houlette de Jacques Glowinski au Collège de France, j'avais besoin de m'échapper pour réfléchir », explique-t-il librement. Un détour nécessaire sur la voie de la pensée. Car l'étudiant n'a pas levé le nez depuis son entrée à l'École normale supérieure (ENS) : intégration au CNRS en 1973 comme stagiaire, thèse4 soutenue en 1976, séjour au MIT5 où il collabore avec le département de chimie, avant de se voir confier la direction d'une petite équipe au Collège de France. En 1986, à peine revenu et décidé à vérifier son hypothèse, il entraîne le groupe à sa suite sur ce chemin inexploré. Son laboratoire tourne bien. Quinze années suivront qui le mènent, entre autres, à la découverte de propriétés inattendues de ces protéines : « Nous avons isolé dans ces protéines une séquence peptidique qui permet de les faire entrer dans une cellule. Baptisée “pénétratine”, elle est aujourd'hui utilisée comme vecteur par une centaine de laboratoires, notamment à des fins thérapeutiques ».

« Une carrière assez simple ! », résume-t-il avec autodérision. Son secret ? Dormir peu… et prendre des risques. « Bien sûr, précise-t-il, le chercheur ne va pas oublier son bistouri dans le ventre d'un patient. C'est un risque entre soi et soi, celui de s'être trompé. Mais il faut s'y exposer ». Bien pire est le danger du confort. « À cet égard, le CNRS est un Janus, car il offre aussi une grande liberté et j'ai pu y mener toutes mes explorations ». En philosophe, Alain Prochiantz favorise tout ce qui le contraint à sortir des sillons : « Pour s'extraire du quotidien et mieux réfléchir, rien ne vaut la lecture des Anciens. On noue avec Lamarck ou Claude Bernard les fils d'une conversation ». Au doux nom « d'écriture », ses yeux pétillent. Notre homme, il est vrai, n'en est pas à son premier livre6 et défend la nécessité d'une « écriture scientifique » littéraire, « pour donner libre cours à la rêverie et traquer ses propres pensées ». Autre gymnastique, son travail au théâtre, derrière le rideau. Sa troisième pièce l'a, pour ainsi dire, « obligé à fréquenter Darwin avec assiduité ». D'ailleurs, le temps lui manque, car « ce soir, il y a répétition… »

 

Stéphanie Arc

Notes :

1. Après La génisse et le pythagoricien (publié en 2002 chez Odile Jacob) et Des chimères en automne co-écrites avec Jean-François Peyret.
2. Laboratoire commun au CNRS et à l'ENS.
3. Lorsqu'ils sont mutés, ces gènes produisent des transformations homéotiques de l'organisme : l'organe d'une région se transforme en l'organe d'une autre région (chez la drosophile, une patte en aile, une aile en patte).
4. Sur la structure de l'ARN messager chez certains virus de plantes.
5. Massachussets Institute of Technolgy.
6. Dont Machine-Esprit (2001), et Les anatomies de la pensée (1997) chez Odile Jacob.

Contact

Alain Prochiantz, ENS, Paris, prochian@wotan.ens.fr


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