
Éthologie
© CNRS Photothèque/CEPE
On les croyait très limités, et pourtant, les lémuriens sembleraient dotés de capacités cognitives considérées jusqu'à présent comme l'apanage des grands singes. C'est en tout cas ce que viennent de démontrer Émilie Genty et Jean-Jacques Roeder1, respectivement doctorante et chercheur, rattachés au Centre d'écologie et de physiologie énergétique (CEPE) de Strasbourg2. « Depuis plusieurs années, de nombreuses études ont été consacrées aux grands singes, commente Émilie Genty. Et il ne faut pas le nier, c'est leur ressemblance et leur proximité phylogénétique avec l'homme qui ont motivé ce fort intérêt. Les lémuriens, eux, plus loin de nous puisqu'ils appartiennent au sous-ordre des prosimiens, ont été catalogués comme moins évolués. Mais, finalement, très rares sont les études qui auraient permis de l'affirmer ». Pour en avoir le cœur net, les deux scientifiques ont eu l'idée d'utiliser les protocoles développés pour tester les facultés cognitives des autres singes comme le chimpanzé, le macaque japonais, le singe écureuil ou encore le tamarin, afin les comparer à celles des lémuriens3. Plus précisément, ils ont cherché à tester leur self-control. Leur objectif : déterminer si les lémuriens possèdent cette capacité de contrôler leur impulsivité au même titre que les grands singes. Pour cela, Émilie Genty a réalisé une première expérience qui consiste à présenter à un lémurien deux quantités différentes de son aliment favori : des raisins secs. S'il choisit la plus grande quantité, elle le récompense par la plus petite, et inversement. Impulsivement, tous les lémuriens optent pour la plus grande quantité, comme les autres singes ayant subi ce test. À une exception près : l'orang-outan, le seul à avoir compris spontanément qu'il était dans son intérêt de désigner la petite quantité de raisins pour obtenir la grande. Une seconde expérience est alors réalisée. Cette fois, lorsque le lémurien choisit la grande quantité, il n'est plus récompensé. S'il désigne la petite, il reçoit la grande quantité de raisins. Au bout de nombreux essais, le lémurien a compris l'information et devient alors capable de choisir l'unique grain de raisin pour en recevoir quatre. Lorsqu'on réitère la première expérience, il choisit plus souvent, de façon significative, la plus petite quantité. « C'est un résultat auquel personne ne s'attendait, commente Émilie Genty. Il montre que les lémuriens ont les mêmes performances que les simiens ; ils sont capables d'inhiber leurs impulsions et ils y parviennent en moyenne aussi rapidement que des singes plus évolués ». Pour aller un peu plus loin, les chercheurs ont voulu tester un autre protocole, utilisé pour les grands singes, qui permet de démontrer leur capacité à mentir, ou du moins, à manipuler l'information. Concrètement, on apprend au lémurien à indiquer l'emplacement d'une récompense cachée sous un bol renversé. Un expérimentateur, dit « compétiteur », entre ensuite en scène. Lorsque le lémurien désigne le bol qui cache le raisin, c'est l'expérimentateur qui le mange. Le résultat alors obtenu est significatif : en présence d'un compétiteur, soit l'animal ne participe plus à l'expérience soit il indique le bol vide. Cette expérience montre que les lémuriens sont bel et bien capables de manipuler l'information dans leur intérêt en fonction du contexte. « Ces comportements d'inhibition des impulsions et de tromperies n'avaient jamais été mis en évidence, commente Jean-Jacques Roeder. Ils démontrent, contrairement aux idées reçues, qu'il n'y a pas de rupture cognitive si marquée entre les espèces de primates non-humains. Les lémuriens qu'on croyait dotés d'un cerveau bien moins développé possèdent peut-être d'autres capacités qui restent encore à découvrir ».
1. Résultats publiés dans Animal Behaviour, 2004, 67, 925-932.
2. Le CEPE est un laboratoire CNRS.
3. Ces études sont menées sur les lémuriens élevés au Centre de primatologie de l'Université Louis Pasteur à Strasbourg.
Émilie Genty, Jean-Jacques Roeder, CEPE, Strasbourg, genty@neurochem.u-strasbg.fr, roeder@neurochem.u-strasbg.fr