
Archéologie
© P.Leriche/CNRS
Découvrir une capitale d'un empire disparu ? Le rêve de tout archéologue, et une réalité depuis peu pour Pierre Leriche, directeur de recherche CNRS à l'École normale supérieure. Sur le site ouzbek de Termez, aux portes de l'Afghanistan, cet archéologue et son collègue Chakir Pidaev sont tout simplement en train d'exhumer une grande cité, en son temps l'une des capitales du puissant empire kouchan : « Pendant les premiers siècles du millénaire, au cœur de l'Asie, celui-ci se partageait le monde avec les empires chinois, parthe et romain ! » explique Pierre Leriche. Surtout, les deux chercheurs sont parvenus à reconstituer l'histoire de cette ville au fil de leurs découvertes, dont les dernières datent d'octobre 2004. Et quelle histoire ! Celle-ci débute au IIIe siècle avant notre ère. La future Termez n'est alors qu'une modeste colonie militaire grecque : « Nous avons découvert les restes d'un grand temple de plus de 80 mètres de côté qui date certainement de cette époque » relate l'archéologue français avec passion. Néanmoins, le culte pratiqué en ce lieu à ses débuts reste mystérieux : « S'agit-il d'un culte dynastique ou du culte du fleuve Oxus, l'actuel Amou Daria, auprès duquel le temple a été implanté ? », s'interroge Pierre Leriche. Suspens… mais pas sur tous les points : « Par la suite, le bâtiment a été consacré, au moins en partie, au bouddhisme ». Une conviction tout à fait vraisemblable, au regard de la suite de l'histoire relatée par notre chercheur.
© P.Leriche/CNRS Photothèque
Il y a un peu plus de 2 000 ans, les Grecs désertent le pays bientôt envahi par diverses populations nomades. C'est alors que le destin s'emballe : « Au Ier siècle, l'empire kouchan décide d'y établir une de ses capitales », narre Pierre Leriche. Termez devient ainsi la troisième résidence de la dynastie kouchane, située plus au nord que les deux premières, Bactres et Surkh Kotal. « De cette époque, nous avons notamment mis au jour une grande fortification en brique crue qui entoure la colline de Tchingiz Tepe, décrit le chercheur. Près de 500 mètres de muraille et quinze puissantes tours creuses et carrées sont en cours de dégagement ! » Les galeries intérieures de ces murailles et les meurtrières en forme de flèche, que l'on trouve également dans les autres capitales, sont de véritables signatures de l'empire kouchan. Pour compléter cette ligne de défense, les Kouchans ont creusé un impressionnant fossé de plus de huit mètres de large et trois de profondeur, bordé par un avant-mur.
Mais la ville n'a pas qu'une vocation militaire : grâce à la Route de la soie, dont elle est un des principaux points de franchissement du fleuve, elle devient vite un centre de commerce animé… et un lieu d'effervescence religieuse. Les communautés bouddhiques s'y montrent très actives, comme l'atteste la présence au VIIe siècle du grand savant bouddhiste Dharmamitra, célèbre de l'Inde au Tibet. En périphérie, trois importants monastères1 confirment la ferveur religieuse de cette période. Au sommet de la colline, nos chercheurs et leur équipe ont même découvert une « plate-forme cultuelle » en briques crues ornées d'un décor architectural en pierre, similaire à celles déjà découvertes dans les autres capitales. Enfin, un dernier petit monument a dévoilé un magnifique chapiteau sur lequel émergent deux bustes de Bouddha. Après des siècles d'éclat, Termez connaît un déclin de courte durée qui prend fin à l'époque islamique. « La ville redevient alors une grande cité commerciale, analyse notre archéologue. Avec ses fabriques de savon, de verre, de céramique et de métaux, et ses chantiers de construction navale, elle acquiert même une importance comparable à celle de la célèbre cité de Bactres ! » Malheureusement, à l'automne 1220, les armées du terrible Gengis Khan, fondateur de l'Empire mongol, marchent sur la capitale. Les fortifications de la ville résisteront pendant onze jours, mais la population est finalement massacrée. Prélude d'un déclin fatal pour la cité qui s'éteint définitivement au XIXe siècle.
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1. Kara Tepe, Fayaz Tepe et Zourmala.
Pierre Leriche, ENS, Paris, pierre.leriche@ens.fr