
ils ont choisi la France
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Quand il vous accueille à la gare de Bordeaux, accompagné de sa fille de 9 ans qui, s'excuse-t-il, « va rester avec nous mais a de la lecture », Andy Smith a des allures de voyageur en transit. Ce directeur de recherche au Centre d'études et de recherche sur la vie locale (CERVL)1 n'a vécu en tout que dix ans dans son Albion natale. À 25 ans, après une enfance partagée entre le Nigeria, la Nouvelle-Zélande et les îles Fidji, il rejoint sa future femme à Paris où il enseigne l'anglais pendant quelques années. Est-ce un hasard si ce nomade quadragénaire, chercheur en sciences politiques, est aujourd'hui un spécialiste reconnu de l'intégration européenne ? « Pour avoir vécu dans des sociétés très différentes, j'ai été rapidement fasciné par la dimension interculturelle de la fabrication de l'Europe », se souvient le chercheur. Alors qu'il reprend des études à Grenoble, les sarcasmes – « J'étais sans cesse bombardé de cette affirmation si manichéenne : les Anglais sont un frein pour la construction européenne ! » – forgent son combat : abattre les préjugés qui pullulent au sujet de l'Europe.
Ses objets d'étude seront aussi variés que les paysages qui l'ont imprégné. Pour sa thèse, il se concentre sur le rôle de la politique régionale et européenne dans la viticulture du Languedoc-Roussillon. En parallèle, il part à la rencontre des supporters de football de clubs européens pour « saisir comment les citoyens ordinaires perçoivent l'Europe ». Ses travaux se multiplient et façonnent des relations très fortes avec ses collègues du CERVL qu'il intègre en 1996 : « Interroger ensemble des militaires anglais, ça créé des liens … », se souvient-il dans un rire timide. Depuis cinq ans, ses travaux ciblent plus précisément les instances politiques européennes. « Il y a une image trop largement véhiculée d'une Europe technocratique et peu démocratique, qui arrange peut-être les classes politiques nationales, assure le chercheur. Mais la politique est bien présente au niveau européen, même là où on ne l'attend pas, comme dans la régulation des échanges commerciaux ». Andy Smith navigue donc entre Bruxelles, Strasbourg et Bordeaux et rencontre les acteurs de cette politique méprisée, notamment les commissaires européens2 : « Je m'intéresse plus particulièrement aux difficultés qu'ils ont pour légitimer leur action, voire l'existence de l'Union européenne. » Mais attention, ne soupçonnez pas cet amoureux de l'Europe d'un quelconque parti pris dans ses investigations ! « Mon rôle est d'identifier les enjeux, d'éclaircir les débats en restant aussi neutre que possible ». En 2001, ses recherches ont ainsi permis aux politiques de mieux cadrer le débat sur le nombre de commissaires européens dont doit disposer chaque pays.
En 2003, notre baroudeur reçoit la médaille de bronze du CNRS qui vient récompenser mais surtout encourager ses travaux. « Quand on est étranger, ça fait quelque chose… » avoue-t-il. La recherche française l'apprécie… et c'est réciproque car ici, « les chercheurs en sciences politiques peuvent emprunter une approche sociologique, ce qui est une chose rare dans les autres pays ». Si le cœur de cet homme bat désormais pour la France, la nationalité inscrite sur ses papiers lui importe peu : « Parfois, je me sens fidjien… », rêve-t-il tout haut. Son regard se porte alors vers son enfant si sage, mais qui vient de finir son journal. Après vous avoir remercié, c'est l'heure pour Andy Smith de vous souhaiter bon voyage et de partir, main dans la main avec sa fille, poursuivre le sien.
Matthieu Ravaud
1. Le CERVL est une unité mixte CNRS / Sciences Po de Bordeaux.
2. Jean Joana et Andy Smith, Les commissaires européens : Technocrates, diplomates ou politiques ?, Presses de Sciences Po, 2002.
Andy Smith, CERVL, Bordeaux, a.smith@sciencespobordeaux.fr