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Introduction au siècle des menaces, Éd. Odile Jacob, mai 2004, coll. « Sciences », 300 p. – 24,50 €
« Votre livre qui dresse l'inventaire des menaces pesant sur notre XXIe siècle commence par une citation de Spinoza : “Ni rire, ni pleurer, mais comprendre” et se termine par une courte conclusion : “Fuir”. Ma première question sera : existe-t-il pour vous un facteur déterminant dans l'évolution actuelle de l'Humanité ?
Les applications de la physique des solides ont amené l'expansion de l'électronique, le développement de la micro-informatique, puis son couplage avec les réseaux de communication, grâce à la nature digitale des signaux. Il en est résulté une augmentation énorme de la quantité totale d'information transmise, d'où la “mondialisation”. Le caractère principal de ces phénomènes qui ont changé le monde depuis 1960 est leur rapidité : la loi, dite de Moore, leur attribue une constante de temps de deux ans... En grande partie grâce à eux, pendant cette période, le niveau de vie des pays développés s'est amélioré, alors que stagnait celui des pays déshérités. Les conflits se sont aggravés parce qu'une information très abondante parvient aux pauvres, nourrit leurs frustrations et leur donne de nouvelles armes. Les pays riches ont acquis une puissance militaire inégalée par leur maîtrise des flux d'information (Cyberwar, aux États-Unis), alors que les pays démunis forment des réseaux pour mobiliser les systèmes de communication et exploiter les faiblesses de leurs adversaires (Netwar). La pensée politique s'affaisse et laisse place à des actions de force, dont on ne pourra éviter qu'elles aient recours à des armes de destruction massive, nucléaires, chimiques ou biologiques.
Les conflits constituent-ils alors la menace principale ?
Non. La mondialisation s'opère dans l'irrespect total de la nature. L'analyse du Club de Rome, qui a mis en garde en 1972 contre l'exploitation trop poussée des ressources planétaires, a été ridiculisée et oubliée. Elle avait seulement le tort de sonner l'alarme trop tôt. Le pillage a continué alors que la population augmentait. Il est impossible de donner à tout le monde le niveau de vie des Américains, c'est à dire que le “développement durable” est une chimère malfaisante. Non seulement la dis-
parition de certaines ressources, comme le pétrole, est proche, mais des épidémies, comme le sida, apparaissent en conséquence des mœurs de la société globalisée.
Le danger grave réside dans l'éventualité plausible d'un couplage entre ces trois catégories de périls : conflits, pénuries et maladies.
Est-ce cela que vous annoncez quand vous parlez d'une “singularité dans l'histoire pour le milieu du siècle” ?
Je veux dire simplement que les choses ne peuvent pas continuer comme elles vont aujourd'hui, avec des courbes exponentielles de consommation, de population et de désastres sociétaux, courbes qui sont un fait expérimental. Toutes les communautés scientifiques nous avertissent que nous approchons d'une crise créée par l'éventuelle synergie des problèmes de population, d'environnement et de développement. Leur traitement exigerait la créativité politique dont, là encore, nous constatons l'absence.La rapidité de l'évolution ne nous laisse plus le temps de développer de nouvelles filières, de nouveaux médicaments, de nouvelles règles du jeu. Le pronostic est sombre. Un changement brutal de l'organisation planétaire est inévitable, et il est à craindre qu'il se produise dans la douleur. La question est posée de savoir si l'on peut fuir et où. Je crois qu'il faudra rester sur place. »
Propos recueillis par Léa Monteverdi
Jacques Blamont, Introduction au siècle des menaces
Éd. Odile Jacob, mai 2004, coll. « Sciences », 300 p. – 24,50 €