Moteur de recherche

 

Retour au sommaire

Ils ont choisi la France et le CNRS

Kazuyo Tachikawa

L'insoumise nipponne

Tokyo. En cette matinée d'avril 1990, Kazuyo Tachikawa écoute, dubitative, le discours enflammé du président de Toshiba qui accueille les nouveaux salariés du groupe. « C'était mon premier jour de travail en tant qu'ingénieur et j'ai su immédiatement que je m'étais trompée de voie. Cela m'a vraiment effrayée », raconte-t-elle. 14 ans plus tard, c'est à Aix-en-Provence au Centre européen de recherche et d'enseignement des géosciences de l'environnement (Cerege), que l'on peut trouver la jeune Nipponne, aujourd'hui géochimiste dans un laboratoire du CNRS. La spécialiste en paléo-océanographie y mesure la température des océans grâce à l'analyse chimique de certains indicateurs comme les foraminifères. Souriante, volubile, décontractée maniant toutes les facéties de notre langue, elle assure avoir vraiment « galéré ». Tout commence pourtant bien pour Kazuyo dans les années 80.

Kazuyo Tachikawa

© DR

Kazuyo Tachikawa, CNRS, Chercheur au Centre européen de recherche et d'enseignement des géosciences de l'environnement (Cerege), à Aix-en-Provence.


Elle mène, dans la plus prestigieuse université du Japon, celle de Tokyo, des études de géochimie. « Dès la naissance, explique Kazuyo, la plupart des petits Japonais sont programmés par leurs parents pour intégrer une grande université. La compétition commence vers 3 ou 4 ans et se poursuit jusqu'à l'université. C'est un système horrible pour l'enfant1». Parvenue facilement en Mastère, Kazuyo doit choisir entre industrie ou doctorat. « Mais au Japon une thèse ne peut déboucher que sur un poste d'enseignant-chercheur. Et c'est un univers si machiste qu'il est pratiquement interdit aux femmes. » Kazuyo n'a pas vraiment le choix surtout que de grands groupes lui ouvrent les bras. Direction Toshiba. Mais la jeune femme  se sent vite prise au piège du système : même entreprise à vie et mariage annoncé. Vie tracée. « Que faire alors ? », se demande-t-elle. Kazuyo songe à reprendre ses études et à partir à l'étranger. Et pourquoi pas en France, ce pays qu'elle vient de découvrir durant un voyage. Aussi, pendant trois ans, tout en travaillant chez Toshiba, essaie-t-elle de trouver les moyens financiers pour partir. Une chance s'offre à elle : obtenir une bourse du ministère des Affaires étrangères français pour effectuer une thèse. Elle échoue. Obstinée, elle prend néanmoins contact avec Catherine Jeandel, directrice de recherche au Legos2 à Toulouse par l'intermédiaire de son ancien laboratoire universitaire. Cette dernière lui propose de venir, malgré tout, en France préparer un DEA de géosciences. Kazuyo n'hésite pas et quitte Toshiba, le Japon et sa famille. Scandale.

En France, les premiers temps sont difficiles : elle se sent isolée et doit travailler dix fois plus que les autres pour comprendre les cours qu'elle enregistre. Mais Kazuyo s'accroche. Elle repart au Japon pour tenter à nouveau d'obtenir un financement pour sa thèse et réussit cette fois. Dès lors, tout se passe bien : brillamment, elle finit son  DEA, s'installe à Toulouse, commence sa thèse en 1994 et rencontre un « très charmant Toulousain ». En tant que femme, elle se sent bien en France. « À mon arrivée au Legos, j'ai été très surprise par le nombre de chercheuses. Je ne savais pas que l'on pouvait, en tant que femme, mener de front carrière scientifique et vie de famille. Au Japon, c'est tout simplement impossible. » Mais, après sa thèse, passée avec brio en 1997, les « galères » reprennent et Kazuyo se heurte à la précarité de la recherche : des années passées à jongler entre des contrats européens et des postdoctorats à Cambridge, puis à Aix-en-Provence. Malgré un attachement profond à son indépendance, Kazuyo accepte finalement d'épouser son ami pour faciliter les questions administratives. Mais les temps sont difficiles : vie séparée, déplacements, échecs par deux fois au concours d'entrée du CNRS. Kazuyo doute. Ultime chance, le concours du CNRS en 2002 de chargée de recherche 1ère classe qu'elle réussit enfin. Soulagement. Car sa décision était prise : en cas d'échec, cette forte tête serait rentrée au Japon en abandonnant son mari pour devenir professeur adjointe à l'université de Tokyo. « Je n'aurais pas supporté de rester en France en étant dépendante de mon mari », dit-elle. Et on la croit. Aujourd'hui, Kazuyo est heureuse que le CNRS ait enfin reconnu la qualité de ses recherches : « Cela faisait dix ans que je rêvais d'y être », nous dit-elle dans un grand éclat de rire.

 

Fabrice Imperiali

Notes :

1. Le taux de suicide chez les très jeunes est de loin le plus important au monde.
2. Legos : Laboratoire d'études en géophysique et océanographie spatiales.

Contact

Kazuyo Tachikawa, Cerege, Aix-en-Provence, kazuyo@cerege.fr


Haut de page

Retour à l'accueilContactcreditsCom'Pratique