
Ils ont choisi la France et le CNRS
Tokyo. En cette matinée d'avril 1990, Kazuyo Tachikawa écoute, dubitative, le discours enflammé du président de Toshiba qui accueille les nouveaux salariés du groupe. « C'était mon premier jour de travail en tant qu'ingénieur et j'ai su immédiatement que je m'étais trompée de voie. Cela m'a vraiment effrayée », raconte-t-elle. 14 ans plus tard, c'est à Aix-en-Provence au Centre européen de recherche et d'enseignement des géosciences de l'environnement (Cerege), que l'on peut trouver la jeune Nipponne, aujourd'hui géochimiste dans un laboratoire du CNRS. La spécialiste en paléo-océanographie y mesure la température des océans grâce à l'analyse chimique de certains indicateurs comme les foraminifères. Souriante, volubile, décontractée maniant toutes les facéties de notre langue, elle assure avoir vraiment « galéré ». Tout commence pourtant bien pour Kazuyo dans les années 80.
© DR Kazuyo Tachikawa, CNRS, Chercheur au Centre européen de recherche et d'enseignement des géosciences de l'environnement (Cerege), à Aix-en-Provence.
En France, les premiers temps sont difficiles : elle se sent isolée et doit travailler dix fois plus que les autres pour comprendre les cours qu'elle enregistre. Mais Kazuyo s'accroche. Elle repart au Japon pour tenter à nouveau d'obtenir un financement pour sa thèse et réussit cette fois. Dès lors, tout se passe bien : brillamment, elle finit son DEA, s'installe à Toulouse, commence sa thèse en 1994 et rencontre un « très charmant Toulousain ». En tant que femme, elle se sent bien en France. « À mon arrivée au Legos, j'ai été très surprise par le nombre de chercheuses. Je ne savais pas que l'on pouvait, en tant que femme, mener de front carrière scientifique et vie de famille. Au Japon, c'est tout simplement impossible. » Mais, après sa thèse, passée avec brio en 1997, les « galères » reprennent et Kazuyo se heurte à la précarité de la recherche : des années passées à jongler entre des contrats européens et des postdoctorats à Cambridge, puis à Aix-en-Provence. Malgré un attachement profond à son indépendance, Kazuyo accepte finalement d'épouser son ami pour faciliter les questions administratives. Mais les temps sont difficiles : vie séparée, déplacements, échecs par deux fois au concours d'entrée du CNRS. Kazuyo doute. Ultime chance, le concours du CNRS en 2002 de chargée de recherche 1ère classe qu'elle réussit enfin. Soulagement. Car sa décision était prise : en cas d'échec, cette forte tête serait rentrée au Japon en abandonnant son mari pour devenir professeur adjointe à l'université de Tokyo. « Je n'aurais pas supporté de rester en France en étant dépendante de mon mari », dit-elle. Et on la croit. Aujourd'hui, Kazuyo est heureuse que le CNRS ait enfin reconnu la qualité de ses recherches : « Cela faisait dix ans que je rêvais d'y être », nous dit-elle dans un grand éclat de rire.
Fabrice Imperiali
1. Le taux de suicide chez les très jeunes est de loin le plus important au monde.
2. Legos : Laboratoire d'études en géophysique et océanographie spatiales.
Kazuyo Tachikawa, Cerege, Aix-en-Provence, kazuyo@cerege.fr