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Visite d'une chambre néolithique inviolée

À Prissé-la-Charrière, dans les Deux-Sèvres, la chambre funéraire d'un énorme tumulus néolithique vient d'être ouverte par une équipe franco-anglaise qui explore le monument mégalithique sous toutes ses pierres. Suivez le guide !

 

« Pour l'instant, on voit trois crânes, plusieurs os longs comme les tibias ou les fémurs, un vase-support, un vase… », commente une voix venant de la chambre funéraire. Quelques instants plus tard, Ludovic Soler, en chaussettes, remonte à l'air libre. Anthropologue à l'Université Rennes 1, ce thésard est un pionnier ! Il est le premier, depuis quelques millénaires, à entrer dans une chambre néolithique jusqu'ici inviolée. Où ? À Prissé-la-Charrière, dans les Deux-Sèvres. C'est là que se trouve le vaste tumulus néolithique C de Péré. Il y a deux ans déjà que cette chambre funéraire a été repérée au centre de l'édifice. Mais personne jusqu'à ce début du mois d'août 2004 n'avait pu y pénétrer. Pourquoi ? « Nous avons dû faire des travaux de consolidation. Il fallait s'assurer que la dalle de couverture ne tombe pas sur les fouilleurs », explique Luc Laporte, archéologue

barbu à la quarantaine alerte. Chargé de recherche au Laboratoire « Civilisations atlantiques et archéosciences » de Rennes, il codirige les fouilles du tumulus avec Roger Joussaume et l'Anglais Chris Scarre.

Luc Laporte

Luc Laporte, archéologue, chercheur au laboratoire "Civilisations atlantiques et archéologiques" de Rennes, co-dirigeant des fouilles.


 La chambre, qui fait l'objet de la campagne de cet été, est rectangulaire. Des pierres sèches, sans mortier, délimitent ses quatre mètres carrés et soutiennent une imposante dalle de couverture. Un couloir, qui aurait été construit plus tardivement au cours du Néolithique, y donne accès. « Les corps ont été déposés sur le dallage bien visible. Il n'est pas exclu qu'il y ait un autre niveau funéraire en dessous, que nous allons explorer », précise Ludovic Soler. Au cours de ses premières descentes, l'anthropologue a pu examiner de plus près le vase-support, sorte de socle en céramique et les fragments du vase à fond rond mis au jour : « J'ai l'impression qu'il y a un décor serpentiforme sur le vase-support », précise-t-il. Quant au vase, il semble avoir été posé volontairement à côté du vase-support par les hommes du Néolithique. L'analyse du contenu, inviolé également, devrait renseigner sur les pratiques funéraires. Et s'il contenait des plantes aromatiques ? Ludovic prend soin de tout photographier et répertorier. Ensuite seulement, il pourra prélever les ossements pour pratiquer des analyses : extraction d'ADN, datation au carbone 14… Autant d'études qui permettront d'étayer telle ou telle hypothèse sur le rôle et le fonctionnement des chambres funéraires. Alors que le jeune chercheur se livre à ses explorations, une trentaine de fouilleurs bénévoles, étudiants en archéologie pour la plupart, est répartie sur l'ensemble de l'énorme tumulus. Bien que son existence soit connue depuis 1840, cette étude n'a débuté qu'en 1995. Long de 100 mètres, large de 20 mètres à son extrémité est, où il est le plus haut et le plus large, le tumulus de pierres sèches est bordé sur toute sa longueur au nord et au sud par un fossé. Mais plus que sa taille, c'est encore la complexité du monument qui le rend exceptionnel1. Environ dix ans de fouilles ont déjà porté leurs fruits et révélé deux étapes successives de construction de l'édifice. « À l'extrémité ouest, nous avons mis au jour une chambre, ensevelie sous un premier cairn2 circulaire » rapporte Chris Scarre, chercheur calme et posé du Mc Donald Institute for Archaeological Research de Cambridge. Des pierres dressées, ou orthostates, délimitent l'espace du coffre funéraire, dont l'accès était fermé par un bouchon de pierre. « Mais on sait qu'il a été réouvert, probablement pour des dépôts successifs d'ossements », fait remarquer Luc Laporte. En général, ces coffres sont considérés comme des sépultures individuelles. Or, ici, il renfermait les ossements de trois individus. Pour en savoir plus, les chercheurs et les différentes équipes de fouilleurs ont dû démonter pierre par pierre le tumulus rectangulaire qui recouvrait le cairn. Août 2004, l'étude est terminée et Robert Cadot, bénévole fidèle du site, s'emploie à remonter les murets. Les lunettes pleines de terre, il choisit avec soin les pierres à entasser. Fraser, jeune étudiant anglais en archéologie, lui en apporte de pleines brouettées prélevées à l'autre extrémité du tumulus. Là où d'autres s'activent avec leurs brosses et truelles.

 

Tumulus de Prissé

© P.Aventurier/Gamma/CNRS

Vue de dessus de la partie centrale du tumulus néolithique de Prissé-la-Charrière. Au centre, on distingue la chambre funéraire en cours de fouille


 

Qu'a-t-on appris sur ce premier tumulus rectangulaire ? D'abord qu'il a été englobé dans la structure finale du tumulus actuel. Deux autres chambres funéraires, une déjà fouillée et celle en cours de fouille, situées vers le milieu de l'édifice, y ont également été incorporées. « Nous sommes sûrs que leur construction est postérieure à celle du petit coffre situé à l'ouest, et que la chambre déjà fouillée est contemporaine de l'extension du tumulus. Mais nous n'avons pas d'indications sur la chronologie relative entre le monument en pierres sèches contenant la chambre en cours de fouille et son couloir d'une part, et le tertre contenant le “coffre” d'autre part », rapporte Luc Laporte. Tandis que les chercheurs poursuivent leurs explications, les bénévoles font le relevé précis du monument, fil à plomb et mètre pour l'un, papier millimétré, calque et crayon pour l'autre. Chaque pierre est mesurée et dessinée ! Que sait-on de la chambre 1, celle déjà fouillée en 1999 et 2000 ? D'abord, qu'elle est aussi rectangulaire. Bien qu'un seul orthostate soit resté en place, l'emplacement des autres est encore bien visible. « Nous n'avons pas retrouvé de dalle de couverture, ce qui ne veut pas dire qu'il n'y en avait pas. Cette chambre a subi plusieurs bouleversements », confie Luc. De fait, un four à chaux gallo-romain s'appuie en partie sur l'arrière de la chambre. À l'intérieur, des os épars appartenant à au moins huit individus reposent sur le sol. Aucun squelette n'est entier, mais les recherches ont montré qu'ils appartiennent à cinq adultes, un jeune adulte et deux enfants. Une fine couche de sédiments blancs retrouvée sur le sol est en cours d'analyse. Elle pourrait être due à l'attaque des liquides de décomposition des corps. L'analyse chimique et micro-morphologiques des sédiments, en cours, permettra d'en connaître un peu plus sur les rites funéraires pratiqués au Néolithique. Les corps se sont-ils décomposés sur place ? Les squelettes ont-ils été apportés par la suite ? On ne sait pas grand-chose des pratiques funéraires des hommes du Néolithique. Qui étaient enterrés dans ces monuments ? Quelle était leur position sociale ? Alors que la plupart des sépultures découvertes dans le tumulus à l'extérieur des chambres sont individuelles et concernent des nouveaux-nés, les trois chambres, le coffre à l'ouest et les deux chambres rectangulaires semblent bien être des sépultures collectives, avec dépôts successifs de corps. Dépôts accompagnés ou non par le retrait de certains os. Comme pour faire de la place dans une sépulture pleine par exemple.

Les mêmes interrogations ont cours à l'autre bout de la France. Un autre type de nécropole du Néolithique a en effet été mis au jour à proximité du lac Léman. « Les coffres funéraires du site de Genevray, bien que globalement contemporains de la construction du tumulus, sont différents. Ils sont creusés dans la terre, alors qu'ici, les ossements reposent directement sur le sol. Il s'agit de rites funéraires et surtout d'architectures très dissemblables », expliquent Ludovic et Luc.  « Si l'on calcule le nombre de personnes qui sont représentées par les ossements retrouvés dans les monuments mégalithiques, on arrive à un nombre bien inférieur à la population estimée au Néolithique », poursuit Chris Scarre. Conclusion : tout le monde ne bénéficiait pas de ces sépultures. À moins qu'elles ne soient qu'un lieu de passage temporaire avant un autre rite funéraire. « Ce type de pratiques funéraires en deux temps existe encore chez certains peuples », rappelle Luc Laporte.

Les résultats des analyses ADN à venir permettront peut-être d'apporter des éclaircissements. « Le principal problème, c'est la pollution possible de l'ADN par celui des fouilleurs », souligne Ludovic. « On réduit au maximum le nombre de personnes autorisées à pénétrer dans la chambre, et ceux qui seront descendus devront fournir un échantillon d'ADN pour éviter les mauvaises interprétations. » En comparant les marqueurs génétiques, les chercheurs tenteront de déceler un éventuel lien de parenté entre les individus enterrés. « Si les différents ADN présentent un caractère identique et que le décès des personnes correspondantes intervient dans un temps assez court, on peut supposer qu'il s'agit d'une même famille, explique Luc Laporte. Malheureusement, la résolution des techniques de datation ne permet pas d'atteindre une précision inférieure à un peu plus d'une centaine d'années. » Or en deux cents ans, un caractère génétique a amplement le temps de diffuser dans une population et de quitter le giron d'une seule famille.

Un bon nombre de questions sont donc encore sans réponses. D'autant plus que l'extrémité est du tumulus n'a pas encore été fouillée : quelles surprises réserve-t-il ? Combien de chambres funéraires cache-t-il encore aux regards des chercheurs ?

 

Julie Coquart

 

 

Le Néolithique

 

S'étalant de 6 000 avant J.-C. à 2 000 avant J.-C., le Néolithique, période de l'ère quaternaire, suit le Mésolithique et précède l'âge du Bronze. Au cours de cette période, les hommes se sédentarisent peu à peu. Les chasseurs-cueilleurs laissent la place aux premiers agriculteurs qui pratiquent l'élevage, le polissage de la pierre et la fabrication de la céramique. « Le temps qui nous sépare de la fin du Néolithique est égal au temps qu'il a duré », martèle Luc Laporte. Les ossements déjà trouvés dans le tumulus C du site de Péré, passés au crible du carbone 14, datent de 4 400-4 000 avant J.-C., ce qui les situe dans le Néolithique moyen.

 

 

Notes :

1. Les tumulus longs sont de fait relativement fréquents sur la façade atlantique.
2. Tumulus de pierres

Contact

Luc Laporte, C2A Rennes, luc.laporte@univ-rennes1.fr
Roger Joussaume, « Archéologie et sciences de l'Antiquité », Nanterre, joussaume.r@wanadoo.fr
Chris Scarre, McDonald Institute for archaeological research, Cambridge (RU), cjs16@cam.ac.uk
Ludovic Soler, Musée des tumulus de Bougon, Deux-Sèvres, ludo.soler@caramail.com


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