
Éric Dacheux(1), Chercheur CNRS au Laboratoire « Communication et Politique »
© C. Lebedensky/CNRS Photohèque
La construction européenne rentre aujourd'hui dans une phase cruciale et turbulente. Cruciale, puisque l'Europe, en 2004, se dote, pour la première fois, d'une constitution politique, intègre dix pays nouveaux et connaît le renouvellement du Parlement européen. Turbulente, car il faudra bien demander l'avis des citoyens sur tous ces changements et rien ne dit qu'ils ratifieront dans l'enthousiasme ce projet de constitution : les enquêtes européennes (qualitatives et quantitatives), l'abstention qui ne cesse de progresser à chaque élection européenne, le mécontentement exprimé lors de la ratification des traités laissent plutôt entrevoir un fort scepticisme. Pour faire face à ce scepticisme, l'Union européenne développe une politique de communication qui cherche à établir un véritable débat démocratique à l'échelle de l'Union entre les citoyens et leurs institutions. Or, instaurer un tel débat n'est pas simple : comment transmettre une même information européenne à des citoyens qui n'ont ni la même langue ni la même culture ? Comment susciter des discussions politiques sur des questions européennes quand il n'existe aucun média de masse généraliste européen ? Comment, en un mot, « rapprocher l'Europe des citoyens » ? Ce type de questions que l'on peut retrouver au cœur des réflexions portant sur la gouvernance de l'Union est un piège. Car si effectivement l'Union européenne souffre de l'absence d'un espace public européen large et populaire qui viendrait légitimer le droit européen2, cet espace ne se décrète pas, il ne peut être engendré par la communication. Créer les conditions symboliques et matérielles d'un débat européen ne suffit pas si les citoyens ne désirent pas y participer. Or, l'Union européenne ne suscite plus le désir. Elle ne fait plus rêver, elle inquiète. Pourquoi ? Pour le comprendre, il faut revenir au livre magistral de Paul Ricœur, sur l'utopie et l'idéologie3. Pour cet auteur, l'utopie n'est pas en soit une vertu, puisqu'elle conduit bien souvent à fuir hors du réel. De même, l'idéologie n'est pas condamnable en soi. Au contraire, si elle déforme parfois la réalité sociale, elle est un instrument pacifique de légitimation du pouvoir et un facteur d'homogénéisation qui évite l'éclatement social. C'est donc l'équilibre entre idéologie et utopie qui garantit la vitalité de la démocratie. Or, aujourd'hui, l'équilibre est rompu : il n'y a plus, en Europe, une utopie politique capable de mobiliser toutes les couches sociales. Lorsque l'utopie n'est plus, quand le futur n'est plus riche de promesses et que le présent menace, le passé devient désirable. C'est alors que surgit la nostalgie. En l'occurrence, la nostalgie xénophobe. Dès lors, la démocratie est malade, moins à cause de la domination d'une idéologie, contestable et d'ailleurs contestée, que du fait de l'absence d'une utopie forte et formalisée. Comprendre la crise démocratique européenne, c'est donc sortir de l'analyse évidente d'une crise de la représentation et penser ensemble les deux maux que nous avons évoqués : une nouvelle utopie européenne peut difficilement se diffuser sans un espace public européen ; ce dernier ne peut surgir sans une utopie européenne mobilisatrice. Une telle analyse ne rend guère optimiste. Elle laisse cependant entrevoir un débouché : l'européanisation lente, mais constante, des mouvements sociaux européens continue à générer des arènes spécialisées de taille européenne (égalité homme-femme, lutte contre l'exclusion, etc). À l'avenir, on pourrait, peu à peu, voir ces arènes se connecter les unes aux autres. Elles formeraient alors des espaces civiques européens au sein desquels la confrontation des idées et des intérêts permettrait, d'une part, la rencontre des différents éléments utopiques puis leur fusion dans une nouvelle utopie européenne et favoriserait, d'autre part, la constitution d'un embryon d'espace public européen, qui, à son tour, amplifierait le débat contradictoire autour de cette utopie. Ce scénario n'est pas le plus probable. Mais des événements comme le récent forum européen de St Denis montre qu'il n'est pas irréaliste. L'avenir démocratique européen ne se joue pas seulement dans les chancelleries, il se joue aussi dans la mobilisation des acteurs de la société civile.
Éric Dacheux
1. Son dernier ouvrage est L'impossible défi : la politique de communication de l'Union européenne, CNRS éditions, coll. « Science politique », février 2004, 160 p. – 18 e.
2. Une équipe préparant un livre blanc sur la gouvernance européenne se nommait « espace public européen ».
3. Paul Ricœur, L'Idéologie et l'Utopie, Seuil, coll. « La couleur des idées », avril 1997, 410 p. – 23 €.