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3 questions à…

Corinne Boujot. Des poisons : nature ambiguë

« Ethnologie française » n° XXXIV, Puf, juin 2004, 192 p. – 22 e.

Comment en êtes-vous venue à proposer une ethnologie des poisons ?
J'ai travaillé assez longtemps sur les marais – les conflits d'usages autour de la gestion de l'eau et de la terre – et sur les représentations imaginaires de ces lieux dans la littérature et la peinture. Ce sont des milieux hautement ambivalents, vécus à la fois comme menaçants et pleins de promesses. Des marais au poison, il n'y avait qu'un pas ! Je l'ai franchi en passant des espaces aux espèces ambiguës. C'est à l'occasion d'un travail sur les venins et les animaux venimeux1 dans nos sociétés que m'est apparu l'intérêt d'élargir l'exploration à l'ensemble des poisons naturellement présents dans notre environnement (animaux, végétaux, minéraux) en laissant de côté le domaine chimique. Aussi loin que remontent les témoignages historiques, ceux-ci attestent de l'importance des poisons dans de nombreuses sociétés. Dans la nôtre, cela est non seulement certain mais tellement ancré dans notre histoire et dans nos mœurs qu'on est tenté de parler d'une “culture des poisons“. Cette importance qui leur est accordée apparaît directement liée à une ambiguïté fondamentale : l'espérance de tirer des bénéfices de la menace qu'ils font peser sur la vie. En ciblant les poisons naturels, nous avons pu déambuler dans toute la société, de la ville à la campagne, du paysan au toxicologue, de l'amateur de champignons à l'usager de l'opium, ou du tabac.

Que pensez-vous de la fameuse formule de Paracelse : “la dose fait le poison” ?
La dose est une question centrale dès que l'on s'attache aux procédés de la pharmacie ou de la médecine – la théorie de l'infinitésimal en homéopathie en offre une parfaite démonstration – et son importance demeure entière, du médicament à la drogue, de la médecine à la sorcellerie (préparations mystérieuses à base de substances vénéneuses qui peuvent être des substances humaines comme le sang, le sperme, la salive). Mais il y a l'usage qui fait aussi le poison : le rapport au produit – c'est d'ailleurs l'un des fils conducteur de l'ouvrage. Car la catégorie “poison” est à géométrie étrangement variable. Les frontières du “toxique” sont fluctuantes.

Elles empiètent, par exemple, aussi sur l'alimentation  ?
Oui, et c'est une idée récente de séparer aliments et poison ! Médecine et cuisine ont été longtemps des arts confondus. De fameux historiens ont exploré la question. L'ethnologie de pratiques anciennes parfois encore populaires (philtres d'amour) montre des attitudes autrement nuancées qui composent avec l'ambivalence propre à tout aliment, intégrant la vénénosité, soit pour l'éviter (détoxication, sélection), soit pour en jouer. L'attitude moderne un peu manichéenne, cette vision “pure” de l'aliment, n'en a pas fini avec la question du poison, qui ressurgit curieusement sous la figure du risque alimentaire dont le traitement de la salmonellose au Danemark offre un saisissant exemple.

Propos recueillis par
Léa Monteverdi

Notes :

1. Le venin, coll. « Un ordre d'idées », Stock, mars 2001, 226 p. – 16,77 E.


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