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Thomas Duquesne, la tête dans les arbres et les pieds sur terre

« Le plus difficile, ça a été de ramener les livres dans le train entre Strasbourg et Paris ». Thomas Duquesne, 29 ans, à la fois discret et bavard, se rappelle en souriant le jour où il a reçu le prix Meyer1. C'était le 3 février 2003. Le prix venait juste d'être créé pour distinguer un jeune mathématicien en probabilités. Thomas Duquesne, premier lauréat, n'est pas reparti les mains vides, puisqu'il a emporté avec lui les cinq tomes – encombrants ! – du Probabilités et potentiel de Paul André Meyer et Claude Dellacherie, la Bible des probabilités. Même si cette reconnaissance lui fait plaisir, le jeune maître de conférence d'Orsay n'est pas du genre à rechercher les honneurs. « Les prix sont utiles seulement pour mettre en valeur un domaine des mathématiques et pas une personnalité en particulier », confie-t-il.
Mais le « probabiliste »– c'est comme ça qu'ils se nomment dans ce milieu – ne souhaite pas être catalogué comme appartenant à telle ou telle « école » de mathématiques. Il tient à garder une certaine ouverture d'esprit et continuer à échanger des idées avec ses collègues venus de tous horizons. Il faut dire que les probabilités sont, par nature, en connexion avec d'autres branches des mathématiques et d'autres disciplines scientifiques comme la biologie, la chimie et la physique. Ainsi, les arbres aléatoires continus, ces objets « bizarres » aux branches infinitésimales et à la structure fractale2, qu'il manipule tous les jours et grâce auxquels il a obtenu son prix, l'intéressent, lui, en tant qu'objets mathématiques mais trouvent aussi des applications en informatique et en génétique.

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© T. Duquesne

Représentation d'un arbre continu aléatoire (« brownien ») dont la structure est presque fractale : un zoom sur une partie du dessin correspond à la structure de l'ensemble.


Pour le jeune homme aux yeux bleus et au crâne dégarni, les probabilités sont donc résolument une science vivante. Il en a acquis la certitude à l'époque où il étudiait à l'École normale supérieure de Paris. « On ne connaissait encore rien de la recherche, se souvient-il. Des professeurs comme Jean-François Le Gall et Gérard Ben Arous nous ont montré les richesses du champ qui s'ouvrait devant nous et ils m'ont convaincu de faire des probabilités ». Oubliées donc les années prépa au lycée St Louis où « l'on enseigne seulement les mathématiques du XIXe siècle ». Aujourd'hui, c'est lui le professeur et il essaie de transmettre le goût des probabilités à ses étudiants.
Et le chercheur du Laboratoire de mathématiques d'Orsay3 a d'autres chevaux de bataille. Il regrette l'image poussiéreuse que peuvent avoir les mathématiques auprès du grand public et voudrait qu'elles soient mieux considérées. « Ce n'est pas parce que nous avons seulement besoin d'un cahier et d'un crayon pour nos recherches qu'elles sont inutiles. Depuis cinquante ans, les mathématiques ont connu des avancées considérables », affirme-t-il avec conviction. À l'opposé, il voudrait qu'on en finisse avec l'image romantique du mathématicien génial et solitaire qui fait encore rêver certains étudiants. Et qu'on passe à une vision plus réaliste de cette science.
Alors, il réclame davantage de lieux conviviaux avec fauteuils confortables et tableaux noirs où les mathématiciens de France et de l'étranger pourraient discuter à leur gré. Comme à l'Institut Isaac Newton à Cambridge, en Angleterre. Et surtout il ne veut pas que la France perde son particularisme. Car contrairement à d'autres chercheurs, les mathématiciens français ont souvent la chance de décrocher un poste dans les deux ans suivant leur thèse, ce qui limite leur départ pour l'étranger et fait que la discipline conserve tout son dynamisme. Il sait de quoi il parle puisqu'il en a lui-même bénéficié. Lui qui, tout petit, a découvert les mathématiques en feuilletant les Éléments d'Euclide et qui a pu en faire son métier, espère que d'autres jeunes chercheurs pourront aussi avoir cette chance.

Julien Bourdet

Notes :

1. C'est l'Institut de recherche mathématique avancée de Strasbourg qui décerne ce prix en hommage au mathématicien Paul André Meyer disparu en 2003.
2. L'arbre est un exemple typique d'objet mathématique fractal : quelle que soit l'échelle d'observation, sa structure en branche est la même.
3. Unité mixte université Paris Sud/CNRS.

Contact

Thomas Duquesne
Laboratoire de mathématiques, Orsay
thomas.duquesne@math.u-psud.fr


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