
Alain Sarasin, Directeur de recherche du CNRS et directeur du Laboratoire « Étude des relations instabilité génétique et cancer »(1) à l'Institut Gustave Roussy.
© C. Peresse-Gourbil/CNRS Photothèque
La peau, à protéger avant tout
La peau est l'organe humain le plus important en taille et elle assure le contact entre le soi et l'extérieur. En effet, les actions de reconnaissance, de protection et d'interactions entre chaque individu et son environnement immédiat se font via notre enveloppe épidermique. Il est donc tout à fait logique qu'une classification simpliste puisse être effectuée juste en ayant un aperçu de la peau : femmes versus hommes, jeunes versus vieux, malades versus bien portants. Beaucoup de maladies, liées à un stress psychologique aigu ou chronique ou à une certaine représentation négative de soi, se traduisent par des manifestations cutanées majeures. Notre peau, d'une façon erronée ou véridique est capable de montrer à l'extérieur notre personnalité parfois cachée (exemple du maquillage, du tatouage ou du piercing). Inversement, notre peau nous protège de toutes les agressions extérieures liées à notre environnement : températures extrêmes, radiations ultraviolettes ou infrarouges, virus et bactéries, pollution. Et le cancer cutané se place parmi les affections les plus marquantes qui atteignent notre enveloppe corporelle. Son processus d'induction le plus puissant et le plus répandu chez l'homme est lié à l'exposition accrue au soleil. Ainsi, les cancers cutanés représentent environ 30 à 40 % des cancers humains. Heureusement, la mortalité qu'ils provoquent est relativement faible, à l'exception des mélanomes malins dont l'évolution est très redoutée dans les cas de métastases. La fréquence d'apparition des mélanomes double à l'heure actuelle tous les dix ans.
Les ultraviolets solaires (U.V.) endommagent l'ADN (l'information génétique contenue dans nos cellules) des cellules de notre épiderme. Et c'est grâce à la recherche fondamentale sur des maladies génétiques rares ne touchant que quelques dizaines de patients en France qu'on a pu démontrer le rôle majeur des systèmes de réparation de l'ADN (voir dossier). Aujourd'hui, la lutte contre le cancer est une cause nationale, et le CNRS y apporte un tribut important2. On peut donc espérer que la recherche sur le mélanome bénéficiera de cette décision politique. Des résultats encourageants et originaux sur l'expression différentielle des gènes entre les mélanomes primitifs conduisant à des métastases et à un décès rapide versus les mélanomes dont l'évolution est plus simple, ont été obtenus très récemment au sein de l'Institut Gustave Roussy à Villejuif. Si des recherches fondamentales ou appliquées dans ce domaine, grâce à un financement adéquat, sont envisageables, il est plausible de penser définir de nouvelles cibles biologiques pour développer de nouvelles molécules anti- tumorales qui seront ainsi mieux ciblées, et donc moins toxiques. Bien que les relations entre exposition solaire et induction de mélanomes ne soient pas simples, une protection efficace contre les radiations U.V.B. mais aussi U.V.A. représente la meilleure garantie contre le développement de cancers cutanés (voir dossier).
La mode actuelle est au look bronzé et jeune. Il faut donc rappeler les conseils de protection solaire concernant les heures et le temps d'exposition, ainsi qu'une utilisation adéquate des crèmes solaires anti-U.V.B. et U.V.A. Tout bronzage, y compris celui que donnent les U.V.A., est la marque d'un stress majeur de la peau, et donc d'une véritable agression. Et il ne représente pas une protection solaire totale surtout s'il est dû aux U.V.A. Chaque personne doit donc juger et choisir entre sa projection vers l'extérieur via une apparence agréable, a priori déduite de la couleur de sa peau, et les risques de cancer à long terme qu'elle sera seule à assumer. Il ne faut pas oublier que nous ne sommes pas tous égaux face aux cancers qu'ils soient de la peau, ou non. En fonction de leur patrimoine génétique propre, certaines personnes ont plus de risques de développer des cancers (individus blonds ou roux, ayant du mal à bronzer, très sensibles aux coups de soleil) que d'autres. On peut imaginer à terme l'existence d'une carte génétique individuelle qui permettra de définir les risques encourus par chacun de nous et de se protéger de façon personnalisée. À l'entrée de l'été, il était bon de faire le point sur les dangers qui menacent notre frontière naturelle et les recherches menées pour la protéger.
1. Le laboratoire est une Unité propre de recherche (UPR 2189) du CNRS.
2. Voir Journal du CNRS, Juin/Juillet 2003, p. 33.