
Archéologie
La plaine alluviale du site de Hégra, bordée de hauts massifs montagneux (arrière-plan). Devant, se détachent les chicots gréseux où furent sculptées les tombes de la nécropole.
© Mission Madâin Sâlih
Ils tranchaient les massifs de grès par le haut, descendaient petit à petit pour tailler les façades décorées puis creusaient dans la roche les chambres funéraires monumentales. Les Nabatéens ont façonné la cité de Hégra, en Arabie saoudite, au premier siècle de l'ère chrétienne. Laïla Nehmé, chargée de recherche au Lesa2 du CNRS, se passionne depuis dix-huit ans pour ce peuple également architecte de la sublime Pétra, en Jordanie, dont les tombeaux rupestres, encore plus impressionnants, ont déjà fasciné des légions de touristes. Tandis que la mystérieuse Hégra – Madâin Sâlih3 de son nom moderne – reste quasi déserte.

© G. Ferrandis
Vue du massif dit du Qasr al-Bint qui abrite la plus importante nécropole rupestre du site.
À sa base, on distingue les nombreuses tombes aux portes creusées dans la falaise.

© G. Ferrandis
Façade d'une tombe. Son double merlon (motif décoratif en escalier) et juste en dessous, son double entablement (sorte de corniche), dénotent un certain luxe. Les tombes monumentales étaient sans doute réservées aux notables de la ville. Plus elles étaient grandes et décorées, plus leurs propriétaires étaient riches et puissants. Celle-ci mesure une quinzaine de mètres de haut. À Pétra, en Jordanie, certaines atteignent le double,
voire le triple.

© Mission Madâin Sâlih
Détail du relief sculpté juste au-dessus de l'entrée de la tombe. Au centre, on distingue un masque encadré de deux serpents, symbole de protection chez les Nabatéens.
Le Royaume saoudien n'accorde que peu de visas, en général pour le travail ou les affaires. Ces dernières années, la mission dirigée par Laïla Nehmé fut même la seule équipe étrangère autorisée à mener des travaux dans la cité antique, grâce au ministère des Affaires étrangères4. En décembre dernier, la chercheuse menait donc sa deuxième campagne sur le site perdu en plein désert, à 400 km de Médine. Toujours à l'affût d'une inscription gravée encore non répertoriée, elle arpentait en 4x4 les 500 hectares de sable et de pierre de ce haut lieu de l'Antiquité encore si mal connu.
Antonin Jaussen et Raphaël Savignac, dominicains de l'École biblique et archéologique française de Jérusalem, avaient défriché le terrain entre 1907 et 1910. « Aujourd'hui, résume Laïla Nehmé, les tombes qu'ils avaient partiellement décrites ont été mesurées, photographiées et systématiquement examinées par des membres de la mission, aussi bien du point de vue architectural que des techniques de taille de la pierre ». La chercheuse évoque le quartier des sanctuaires, éparpillés dans un imposant massif rocheux isolé du reste du site, et bien sûr la splendide nécropole de cent trente-huit tombes, pour la plupart décorées de façades en hauts-reliefs. Mais Hégra ne se résumait pas à ses sanctuaires et ses tombeaux.

© G. Ferrandis
Secteur religieux du site : entrée de la salle de banquet à trois banquettes appelée « triclinium » (du grec « tri », « trois », et « klinè », « banquette »). Les confréries religieuses nabatéennes s'y réunissaient pour des repas sacrés.

© L. Nehmé
Le secteur religieux du site est ponctué de ce type de monuments, appelés « bétyles » (du sémitique « bayt el », « maison du dieu »), et par lesquels les Nabatéens représentaient le plus souvent leurs dieux. Celui-ci, d'un mètre et demi de haut, est dominé par un aigle, symbole de puissance chez les Nabatéens.

© L. Nehmé
« Ceci est le lieu de repos qu'a pris 'Animû le stratège fils de Damasippos ». Gravée en nabatéen, langue sémitique dérivée de l'araméen, cette inscription du secteur religieux désigne un emplacement précis. Elle rappelle aux inopportuns que celui-ci est réservé au seul fils de Damasippos, membre d'une puissante famille de stratèges (chefs des districts administratifs de l'époque).
« C'était une véritable ville », insiste Laïla Nehmé. Elle abritait, au centre, une zone résidentielle – d'une cinquantaine d'hectares – entourée d'un rempart en terre crue. « Une prospection géophysique, entreprise par un membre de la mission5, a mis en évidence l'empreinte de places, rues, îlots et autres preuves d'un véritable aménagement urbain du site », explique-t-elle. Enfin, l'existence de terres agricoles et l'efficacité d'un système d'irrigation (fondé sur un important réseau de puits) ne font plus aucun doute grâce aux travaux du géographe de l'équipe6. Les Nabatéens, anciens pasteurs nomades devenus sédentaires, s'étaient donc bel et bien établis à Hégra, au carrefour entre péninsule arabique, Syrie, Jordanie et Mésopotamie.
Leurs richesses, accumulées grâce au commerce de la myrrhe et de l'encens, suscitaient la convoitise de leurs voisins, notamment les Romains. Les Nabatéens devaient donc plus que tout assurer la sécurité de leurs routes commerciales en ponctuant leur vaste royaume de stations caravanières. Hégra fut certainement l'une d'elles. Mais pas seulement… « La ville se situait non loin d'une frontière supposée avec ce qui restait du royaume de Dédân, la moderne al-'Ulâ, à 20 km au sud de Mdâin Sâlih, souligne Laïla Nehmé. Elle devait donc également servir de poste militaire ». Reste à définir le statut de Hégra par rapport à Pétra, capitale politique du royaume nabatéen. Les habitants de l'une et de l'autre ville avaient-ils des points communs ? « Pour l'instant, l'exploration archéologique du site s'est limitée à des prospections de surface, rappelle la chercheuse. Il faudrait maintenant réaliser des sondages. Et obtenir de spécialistes en céramologie7 des données sur la chronologie de l'occupation du site. »
Charline Zeitoun
1. Une dizaine d'archéologues dont la moitié vient du CNRS.
2. Laboratoire des études sémitiques anciennes, UMR CNRS/Collège de France.
3. Donné au site au VIIe siècle ap. J.-C., ce nom signifie « les villes de Sâlih ». Selon les commentateurs du Coran, le prophète Sâlih aurait tenté, bien avant Mahomet, de convertir au culte du Dieu unique la tribu de Thamûd qui occupait alors la région.
4. La mission fut placée en 2002 sous la tutelle du ministère des Affaires étrangères, qui la finance également.
5. Alain Kermorvant, du Laboratoire d'archéométrie de l'université de Tours.
6. Jean-Baptiste Rigot, post-doctorant à l'UMR « Archéorient », Université Lyon II/CNRS.
7. Étude des céramiques.
Laïla Nehmé
Lesa, Paris
laila.nehme@college-de-france.fr