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Évolution

Cette mâchoire fossile retrouvée en Thaïlande a été identifiée par une équipe de paléontologues de l'Isem. Elle appartient à un ancêtre orang-outan mâle âgé de 8 millions d'années.

De l'origine de l'homme et des autres espèces

Lucy et Toumaï auraient un ancêtre asiatique… Hypothèse confortée par la découverte, en Thaïlande, d'une mâchoire d'orang-outan vieille de 8 millions d'années. Les chercheurs de l'Isem, paléontologues et biologistes, se penchent sur l'origine et l'évolution des espèces…

Dans le grand bâtiment rectangulaire de l'Institut des sciences de l'évolution (Isem) situé au beau milieu du campus de l'université de Montpellier1, on arpente de longs couloirs. À gauche comme à droite, les bureaux se succèdent. Dans l'un d'eux, sur une table en bois est posée une mâchoire longue de 10 centimètres environ qui porte onze dents en parfait état. C'est le tout dernier fossile dont un groupe de paléontologues de l'Isem animé par Jean-Jacques Jaeger2 vient de dévoiler l'identité. Découverte il y a deux ans dans une sablière à Tha Chang sur le plateau du Korat en Thaïlande, elle appartient à un orang-outan âgé de 7 à 9 millions d'années ! Depuis plus de quinze ans, Jean-Jacques Jaeger a fait de l'Asie du Sud-Est son chantier de fouille. Lucy, Orrorin ou Toumaï semblent appuyer la thèse d'une origine africaine des hominidés et de nombreux paléo-anthropologues considèrent donc l'Afrique comme le berceau de l'humanité. Mais Jean-Jacques Jaeger et ses collaborateurs, eux, sont persuadés que le continent asiatique a pu aussi être foulé par certains de nos ancêtres. Des ancêtres communs aux hominoïdes dont les hominidés font partie. Et cette récente découverte semble leur donner raison. L'orang-outan baptisé Koratpithecus piriyai est contemporain de la période où s'est produite la séparation entre la lignée de l'être humain (le genre homo) et celle de nos cousins, les grands singes (gorilles, chimpanzés et orangs outans). Il est ainsi le second témoin de la lignée des orangs-outans : un ancêtre encore plus ancien datant de 12 millions d'années a été découvert il y a quelques années en Thaïlande du Nord. Il s'agit là des seuls spécimens de la lignée des grands singes puisqu'on ne connaît encore aucun ancêtre de gorilles ou de chimpanzés en Asie comme en Afrique. Et c'est la raison pour laquelle Jean-Jacques Jaeger s'obstine à fouiller le sol de l'Asie. Depuis cinquante millions d'années, de nombreux échanges entre l'Afrique, donnée comme terre de naissance des gorilles, des chimpanzés et des hominidés, et l'Asie se sont produits. Jean-Jacques Jaeger imagine donc que les grands singes ont pu avoir un ancêtre commun asiatique qui aurait migré vers l'Afrique.
Si l'orang-outan de Tha Chang a pu être identifié, c'est grâce aux compétences qui sont réunies à l'Isem. Sa spécificité justement est d'associer toutes les disciplines capables d'apporter des éléments complémentaires pour l'étude de l'évolution des espèces. Et c'est, depuis le début, la raison d'être de l'Institut. « En créant l'Isem en 1980, explique Nicole Pasteur, directrice de l'Institut, Louis Thaler a déjà pour ambition de rapprocher la biologie des populations et la paléontologie pour comprendre les mécanismes de l'évolution ». Ce n'est que dans les années 90 que ce rapprochement se réalise grâce au développement de la génétique moléculaire – et notamment du séquençage de l'ADN –, et à la mise au point de la morphométrie qui permet d'analyser des différences très minimes de formes. Dès lors, biologistes et paléontologues planchent sur la phylogénie des espèces (leurs liens de parenté) : les biologistes à partir de l'ADN, et les paléontologues à partir des changements de formes sur les fossiles. Et ils reconstituent ainsi la succession des événements qui jalonnent l'apparition d'une espèce. Actuellement, les scientifiques de l'Isem cherchent à savoir quand se sont produites les séparations entre les espèces d'hominoïdes. à partir des ADN des formes actuelles, les généticiens moléculaires estiment par exemple que la divergence entre les branches asiatique et africaine aurait eu lieu il y a treize millions d'années. Un résultat qui concorde avec celui que les paléontologues ont obtenu en étudiant la faune associée, leur seul outil de datation. « Ce qui nous intéresse également, poursuit Jean-Jacques Jaeger, c'est de savoir pourquoi ces divergences se sont produites. Nous cherchons notamment à comprendre ce qui a pu provoquer la séparation entre l'homme et son plus proche parent, le chimpanzé. Il s'agit bien sûr de causes environnementales : la compétition entre espèces ou encore les événements climatiques. » Et pour y répondre, les paléontologues collaborent aussi avec l'équipe « Paléoenvironnements »3 de l'Isem. À partir de coquilles de mollusques ou encore de grains de pollen fossiles, ces chercheurs tentent de reconstituer les environnements dans lesquels ces changements ont eu lieu. En modélisant la végétation du passé, ils déterminent l'histoire climatique de la région concernée et son influence sur l'évolution des espèces. Une approche qui a également un aspect prédictif et qui est développée par d'autres chercheurs4 de l'Isem pour l'étude de la conservation des espèces.

Déterminer comment naît une nouvelle espèce, comment elle évolue ou encore comment elle s'adapte aux conditions extérieures, c'est donc là l'objectif commun aux cent cinquante membres de l'Institut. Et ces mécanismes sont aussi étudiés à partir d'organismes actuels. Un avantage : ils sont plus directement observables. Le groupe de Janice Britton-Davidian4, par exemple, travaille sur la formation de nouvelles espèces de souris. Les chercheurs ont d'abord constaté que les quarante chromosomes du rongeur ont la particularité de fusionner en se collant les uns aux autres. Ce phénomène est parfois si important que les individus ont de grandes difficultés à se reproduire avec ceux d'une autre population. Comme une espèce est définie par l'impossibilité de se reproduire avec une autre, les chercheurs se demandent si ces fusions chromosomiques ne pourraient pas être à l'origine de la formation de nouvelles espèces de souris.

insectarium

© M. Marquine/CNRS/Univ. Montpellier 2

Vue générale de l'insectarium (cage à adultes et bacs d'élevage de larves).


Lorsqu'on continue à arpenter les couloirs de l'Institut, on découvre une pièce un peu particulière remplie d'étagères sur lesquelles sont disposés des centaines de petits bacs et bocaux recouverts d'un tissu. Ils renferment des milliers de moustiques à différents stades de vie : œufs, larves et adultes. Grâce à cet élevage, les chercheurs de l'Isem peuvent notamment comprendre comment le moustique commun acquiert sa résistance aux insecticides...
Et appréhender les phénomènes d'adaptation d'une espèce à des modifications environnementales. « Nous travaillons sur ce modèle car nous bénéficions d'une base de données très importante, explique ainsi Nicole Pasteur. Outre notre élevage, nous avons une collection de moustiques conservés dans de l'azote liquide depuis 20 ans. Et d'autres données qui remontent au début des années 70. » Des études qui ont démarré à la suite de la démoustication imposée par un plan de développement du littoral méditerranéen au début des années 60. Depuis, chaque nouvel insecticide utilisé a provoqué l'apparition de gènes de résistance différents : stratégies évolutives que le moustique met en place pour survivre. Pour Nicole Pasteur qui a découvert le premier gène de résistance, « si les espèces ne mettent pas en place des processus pour résister, elles disparaissent. Et sans cette capacité à s'adapter, il n'y aurait plus de vie ».

Stéphanie Belaud

Notes :

1. Université des sciences et techniques du Languedoc (Montpellier II).
2. Équipe « Paléontologie, phylogénie et paléobiologie », dirigée par Monique Vianey-Liaud.
3. Équipe « Paléoenvironnements », dirigée par Denis-Didier Rousseau.
4. Équipe « Génétique et environnement », dirigée par Janice Britton-Davidian.

Contact

Nicole Pasteur
Institut des sciences de l'évolution de Montpellier
pasteur@isem.univ-montp2.fr
www.isem.univ-montp2.fr


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