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Mise en évidence de El Niño par le satellite Topex-Poséidon. En 1997 (bas), le niveau des eaux a gagné 30 cm (en rouge) au large du Pérou par rapport à une année normale comme 2003 (haut).
Actuellement, près de la moitié du globe est influencé par un phénomène climatique de grande ampleur, El Niño (ENSO, El Niño South Oscillation, voir lexique), qui régule le climat tropical tout en provoquant tous les cinq ou six ans des événements extrêmes. En Europe, on parle beaucoup également d'un phénomène plus local et de moindre ampleur, l'Oscillation Nord-Atlantique (NAO) (voir lexique), qui perturbe régulièrement notre climat. Ce sont ces événements-là parmi bien d'autres1 que les climatologues ne comprennent pas encore entièrement. « Malgré l'ampleur des connaissances, des pans entiers de la climatologie échappent encore aux modèles et aux observations, admet Jean Jouzel, directeur de recherche au CEA et directeur de l'Institut Pierre-Simon Laplace. Les signes actuels du changement climatique se distinguent-ils de la variabilité climatique naturelle ? Cette dernière va-t-elle être modifiée par le réchauffement ? Va-t-on alors assister à une accentuation des phénomènes climatiques ? Peut-on appréhender les risques de surprise climatique ? », s'interroge-t-il. La prévisibilité du climat aux échelles saisonnières et annuelles devient ainsi l'enjeu des progrès de la modélisation. Grâce aux outils numériques, les climatologues essaient de mieux comprendre si les grands événements climatiques peuvent être annoncés. Ils tentent de percevoir également si le réchauffement actuel peut modifier leur récurrence et accentuer leur amplitude.
« Nous avons du mal à caractériser ces phénomènes, affirme ainsi Pascale Delecluse, directrice de recherche CNRS au Laboratoire de Sciences du climat et de l'environnement. Si on connaissait parfaitement leurs mécanismes et l'origine de leur déclenchement, on pourrait les prévoir à 100 % ». Et anticiper leurs conséquences désastreuses. En 1997/1998, le dernier El Niño a provoqué inondations et sécheresses meurtrières. Or malgré l'importance du réseau d'observation dans l'océan Pacifique, il n'a pas été « vu » par l'ensemble des systèmes de prévision. Et pourtant El Niño est le phénomène climatique qui a les signaux les plus forts : élévation de la température de l'océan Pacifique central et oriental, faiblesse des alizés, gonflement brusque du niveau de la mer dans le Pacifique équatorial… Alors pourquoi ? « Si des conditions comme l'accumulation de chaleur dans le Pacifique ouest sont nécessaires pour déclencher El Niño, elles ne sont pas suffisantes, explique la climatologue. D'autres causes sont certainement liées à des événements de fine échelle qui ne sont pas encore pris en compte par les modèles. Nous sommes d'ailleurs sur la piste d'une succession de coups de vents qui auraient pu le déclencher en 1997 ».
Autre mystère. Les « El Niño » les plus forts du siècle se sont produits ces vingt dernières années. Était-ce des événements purement fortuits ou étaient-ils liés au changement climatique ? Et le prochain sera-t-il aussi violent ? « La réponse reste ouverte, poursuit la chercheuse, mais ce qui est inquiétant, c'est que si nos modèles ne parviennent pas à prédire avec certitude des signaux aussi forts, je ne vois pas comment ils pourraient prévoir tous les autres événements climatiques ».
Et certainement pas la fameuse Oscillation Nord-Atlantique (voir lexique) qui influencerait le climat européen. Ce phénomène se caractérise par une différence de pression entre les régions arctiques et les Açores. C'est la variation de cette différence de pression qui ferait fluctuer notre climat. Si ce phénomène est le plus identifiable en Europe, ce n'est toutefois pas le seul. Et en définitive, le climat européen subit de multiples influences, dont aucune n'est vraiment dominante. Ce qui lui donne ce côté très chaotique et… imprévisible. Cela n'empêche pas Michel Déqué, ingénieur au Centre national de la recherche météorologique, de développer le modèle Arpège de Météo France en vue de la prévision saisonnière. « Mais attention, prévient-il, la prévision à trois mois n'annonce pas le temps qu'il va faire le 14 juillet prochain. Elle indique juste une tendance sur une saison : l'hiver par exemple, sera plus sec et froid que le précédent. » Des indications qui ont néanmoins leur importance pour certaines activités professionnelles comme l'agriculture ou la production d'énergie, mais qui s'avèrent pratiquement impossible à donner dans nos latitudes2 pour les périodes d'été. Difficile donc de prévoir les futures canicules (voir encadré ci-dessus). Si les modèles ont du mal à présager le climat à l'échelle saisonnière, ils parviennent à donner des tendances à l'échelle de la décennie, car ils mesurent mieux l'influence des courants marins sur le climat à long terme. D'ailleurs, selon certaines simulations, il n'est pas inenvisageable, même si les climatologues ne peuvent avancer aucune certitude, que les dix prochaines années puissent être un peu plus froides que la décennie précédente. Un peu saugrenu dans une période de réchauffement climatique ? « Non, un léger refroidissement décennal n'est pas incompatible avec un réchauffement général qui se déroule en dents de scie sur un siècle », explique Michel Déqué. Le problème est que l'on pourrait assister alors à une démobilisation des médias et des pouvoirs publics sur cette question fondamentale du réchauffement climatique. Voire à sa remise en cause. Des contretemps que ne peuvent pas envisager les chercheurs qui doivent agir vite pour traquer l'ampleur du changement climatique qui, lui, n'attend pas.
F.I.
1. Il existe d'autres signaux comme le Pacific North America (PNA), le Pacific Decadal Oscillation (PDO) ou l'Indian Ocean Zonal Mode (IOZM)…
2. Sous les tropiques, le climat est moins chaotique et donc plus facile à prévoir à l'échelle saisonnière.
Pascale Delecluse
delecluse@lsce.saclay.cea.fr
Michel Dequé
michel.deque@meteo.fr