
3 questions à...
Monique Buisson. Éd. L'Harmattan, coll. « Logiques sociales », 2003, 161 p. – 13,75 €.
Pourquoi la fratrie est-elle restée un point aveugle en sociologie de la famille ?
Parce qu'il y a des problèmes méthodologiques pour appréhender ces fratries : d'abord, il n'y a pas de fichiers, pas d'indicateurs qui permettent de les identifier (à l'inverse des individus qui peuvent l'être par leur âge, leur sexe ou la catégorie socioprofessionnelle) ; ensuite, il existe des conceptions différentes de la famille dans la société, comme chez les sociologues ; enfin, il y a une opposition entre le mythe d'un traitement égalitaire entre frères et sœurs et ce que révèle la réalité. Il faut compter également avec la diversité des itinéraires sociaux des frères et sœurs qui remet en cause dans certains cas la théorie de la reproduction sociale. Toutes ces difficultés ont fait que les sociologues ont analysé les rapports conjugaux et parentaux en laissant de côté les relations fraternelles, ce qui est curieux puisqu'ils s'accordent pour reconnaître dans la naissance des enfants l'origine de la famille. J'ai voulu, ici, étudier la fratrie (chez les adultes) comme un objet à part entière.
Comment se construisent les relations dans cette fratrie ?
Elles se construisent grâce à des processus horizontaux (les processus verticaux agissant entre parents et enfants) qui influencent les itinéraires sociaux de ses membres, les frères et sœurs n'étant pas le simple réceptacle de ce qu'ils reçoivent de leurs parents. Ainsi, la figure fraternelle apparaît comme un réseau d'interdépendances réciproques qui présentent un caractère de proximité et de simultanéité non seulement physiques mais aussi dialectiques. Chaque frère et sœur doit ainsi y acquérir sa propre place, et ceci dans un rapport qui met en jeu le même et le différent (frères et sœurs portent le même nom de famille, mais se distinguent par le prénom). À cette proximité et cette simultanéité s'ajoute encore l'expérience de la succession (chacun arrive dans la famille à un moment différent) et celle de la continuité (l'expérience fraternelle est durable). Ces éléments engendrent à leur tour une configuration sans cesse modifiée par des événements à la fois internes à la famille (naissances, départ d'un membre de la fratrie... ) et externes (perte d'emploi des parents, accès ou non pour les enfants à certaines filières d'enseignement… ).
La fratrie serait donc le premier territoire mouvant vers la socialisation ?
Oui, elle est en quelque sorte le creuset du lien social parce qu'elle constitue un « tiers » qui permet à chacun des enfants de prendre de la distance avec ce que lui transmettent ses parents. Or ce tiers est constitutif du lien social parce qu'il fait sortir de la relation duale. Il y a donc bien ici matrice de ce lien. Mais, ce qui fait se lier ou se délier les membres d'une fratrie n'est pas seulement interne à la famille : le lien entre frères et sœurs porte la marque du contexte socioéconomique et des structures sociales. Et si les conditions sociales ne favorisent pas des rapports constructeurs d'identité à l'intérieur de la fratrie, les liens que chacun de ses membres établit avec la société risquent de se trouver plus tard en péril. D'où l'expression : la fratrie, creuset du lien social.
Propos recueillis par
Léa Monteverdi