
« Je suis amoureuse », se confie Mylène à Isabelle. « Oh ! Ma pauvre chérie, je suis désolée pour toi… », s'apitoie celle-ci en baissant les yeux. En voilà une réaction peu commune… Et pourtant. Il faut bien avouer que l'amour ne se résume pas au bouquet de violettes de la chanson. « C'est surtout un risque considérable, rappelle Michela Marzano, philosophe au Centre de recherche « Sens, éthique et société » du CNRS1, car il implique une remise en question de tout son être. La cohésion interne, déjà problématique en soi, est alors sérieusement ébranlée… » Reprenons au début. Aller vers l'Autre, c'est d'abord penser à soi. Ou plutôt panser son « soi ». « Il s'agit de combler ses failles, explique la philosophe. Car, selon l'approche psychanalytique, tout être humain est incomplet. » Ces failles, nous en faisons tous les jours l'expérience, lorsque nous avons faim ou soif, de mets ou de breuvages, et bien sûr de contacts avec nos congénères. Aimer, ce serait donc chercher à aller au-delà de ses propres limites, de sa propre finitude, de sa propre subjectivité. Échange de bons procédés, je me complète avec des « bouts » de toi, et toi avec des « bouts » de moi. Mais cette conquête réparatrice risque de se gâter lorsque les deux entités menacent de « s'avaler » l'une l'autre…
« C'est le cas lors de l'amour fou ou passion, reprend Michela Marzano. Le mouvement vers l' Autre est si extrême qu'il tend à le “consommer”, à lui faire perdre toute subjectivité. L' Autre est celui qui donne tout, celui qui permettrait de combler tous les manques. » Cette illusion de fusion, impossible par nature, aboutit finalement à une fermeture sur le monde extérieur. « Or tout cela, commente-t-elle, c'est exactement le contraire de la vie qui, elle, se caractérise par son mouvement perpétuel et par une quête insatiable “d'autre chose”. Puisque c'est le désir, crée par un sentiment d'insatisfaction permanente et de manques perpétuels, qui justement nous pousse à vivre. » Se croyant littéralement « comblés » l'un par l'autre, les amoureux fous n'ont plus qu'à se tourner vers la mort, tels Solal et Ariane, héros suicidaires du roman d'Albert Cohen, Belle du Seigneur. Et lorsque seul l'un des deux amoureux plonge dans la folie, l'histoire se termine parfois en crime dit « passionnel »2. « Si l'un des protagonistes cherche à enfermer l'autre dans le statut d'“objet” de son seul amour, reprend la philosophe, et que celui-ci s'y oppose et cherche à exister en dehors, il signe en effet sa condamnation » L'affaire Cantat / Trintignant de l'an dernier semblerait en être un pénible exemple… Même en cas de simple rupture, la mort psychique rôde. L'hémorragie du « moi » vers l'Autre entraîne parfois, s'il rompt brutalement, de véritables phénomènes de dépersonnalisation.
Autre péril des transports de cœur, l'idéalisation de l'Autre. « On ne le considère plus dans sa réalité, il devient objet de vénération au lieu du sujet avec qui vivre et construire », explique Michela Marzano. Résultat : ceinture. No sex. « Cela se manifeste chez certains adolescents d'aujourd'hui, note la philosophe. Grands consommateurs de pornographie, ils ne parviennent plus à conjuguer amour et sexualité3 ». Raison et pondération : il suffirait donc de passer au travers de la folie de la passion et de la frustrante idéalisation pour couler des jours heureux avec bibiche ? Pas si simple. « L'échec est tout aussi inévitable si les protagonistes refusent la profonde remise en question qui va de pair avec l'amour, insiste la philosophe. Car aimer, c'est accepter de se “perdre” dans l'autre, se déposséder de soi-même pour dépendre de lui et le suivre sur un chemin inconnu. Sans tomber dans les excès vus plus haut… » Si, effrayé par cette marche au bord du volcan, l'un des protagonistes se carapate dans sa petite personne, rassurante et bien connue, adieu la love story. Et bonjour l'indifférence progressive…
L'amour est-il possible malgré cet effrayant tableau ? « Oui, répond Michela Marzano, à condition d'accepter de s'abandonner (un peu !) dans l'Autre. Ce qui n'est pas vraiment la tendance dans nos sociétés où nous voulons tout contrôler dans notre vie… » Pire encore : « Nous allons quasiment vers une “police” de l'amour, poursuit Marcela Iacub, juriste et chercheuse au CNRS4. Le droit ne se mêle pas encore directement d'amour, mais on s'en approche… » Elle cite la loi du 12 janvier 2001 qui modifie le code pénal afin de lutter contre les gourous en tout genre et commente : « Jamais le mot “secte” n'apparaît dans le texte ! En revanche, il est question de “techniques propres à altérer le jugement” et de “suggestions psychiques”. N'est-ce pas la plus évidente définition de la séduction et de l'amour ? sourit-elle. Quelqu'un pourrait porter plainte, sous prétexte que sous l'emprise de l'amour, son jugement se trouvait perturbé lorsqu'il a eu des relations sexuelles avec son amant(e), quand il lui a offert une bague en diamant ou décidé de l'épouser ! »
On nage en pleine schizophrénie. D'une part, télévision, cinéma et littérature font l'apologie de l'amour dont la passion des premiers jours est considérée comme le nec plus ultra. Tant pis si cette illusion, que Freud qualifiait de pathologie (« passion » vient du grec « pathos », souffrance…), ne dure pas. Tant pis si le réveil s'avère parfois brutal, tel celui du héros de Proust, Swann, qui a gâché des années de sa vie et a voulu mourir « pour une femme qui ne [lui] plaisait pas [et] n'était pas [son] genre ! » Et d'autre part, on veut faire reposer sur ce lien fragile les piliers de nos sociétés : le couple, le mariage et la famille. « C'est en effet la grande nouveauté de l'Occident du XXe siècle », confirme François de Singly, directeur du Centre de recherches sur les liens sociaux5. « Au départ, le mariage n'avait rien à voir avec l'amour, rappelle-t-il. Il s'agissait d'assurer une lignée familiale à laquelle transmettre (un nom, des biens, etc). Tout reposait sur une logique d'intérêt et de protection du groupe. » Mais au XIIe siècle, la philosophie de l'individualisme et l'Amour (le fameux « amour courtois ») apparaissent de concert, selon le sociologue. « Ils vont de pair, explique-t-il, car l'amour est un lien électif par lequel deux individus se reconnaissent en tant que personne, de manière entière et unique, et au-delà de leurs “habits sociaux”. »
Avec la Révolution Française, l'individualisme s'impose : on n'est plus « fils de » ou membres de tel groupe social, mais des citoyens libres et égaux. Enfin, le travail des femmes dans les années 1960 assure à ces dernières l'indépendance financière. « Libres de leurs choix, les femmes ont alors fait bouger les choses en rêvant d'une image unifiée de l'homme qu'elles aiment et du père de leurs enfants », commente François de Singly. Peu étonnant dès lors que « 70 % des demandes de divorce soient à l'initiative de l'épouse », ajoute Marcela Iacub, « car c'est l'épouse, reprend François de Singly, qui refuse de continuer la vie à deux si son conjoint ne la reconnaît plus dans le lien électif qu'est l'amour. Tandis que les hommes, restés très XIXe siècle au fond, se contentent de prendre une maîtresse… » N'est-il pas terriblement risqué de faire reposer son mariage et sa vie de famille sur un sentiment aussi versatile que l'Amour, ou même sur la passion, si l'on en croit les quatre couples sur dix qui divorcent après seulement trois ans de mariage6 ? François de Singly se veut rassurant : « La famille est toujours en tête des valeurs de nos sociétés, et c'est grâce… au divorce ! Il a sauvé le couple en faisant entrer nos institutions dans la logique du développement personnel, valeur reine de notre époque7. Sinon, le mariage serait un enfermement épouvantable dans lequel plus personne ne voudrait se risquer ! » Reste une instabilité chronique du couple dans nos sociétés qui ont tout misé sur l'individu…
Charline Zeitoun
1. CERSES – Iresco / université Paris V.
2. Le « crime passionnel » n'a jamais été une catégorie juridique. C'est une invention de la presse, à la fin du XIXe siècle.
3. À lire : La pornographie ou l'épuisement du désir, Michela Marzano, éditions Buchet-Chastel, coll. « Les essais », 2003.
4. Centre de recherches historiques – École des hautes études en sciences sociales, Paris.
5. CNRS / université Paris V.
6. Source : Insee (www.senat.fr/rap/r03-117/r03-1172.html)
7. À lire : Les uns avec les autres, quand l'individualisme crée du lien, François de Singly, éditions Armand Colin, coll. « Individu et société », 2003.