
Le point sur...
En cette année de la Chine en France1, il est bon d'évoquer le destin paradoxal du confucianisme et de son fondateur. Le père de l'orthodoxie lettrée, image emblématique de la stabilité de l'ordre impérial, est marqué du sceau du changement et de la mobilité. Confucius (551-479 av J.-C.) est un déplacé qui vécut dans un monde en crise. Évoluant entre noblesse et roture, il ne fut jamais vraiment accepté par l'aristocratie locale, en raison du flou qui entoure sa naissance. Et c'est faute d'avoir pu obtenir une place dans l'administration que, devenu pédagogue, il s'est trouvé poussé sur les chemins, entraînant avec lui une foule de disciples. Déplacé, il va opérer un déplacement des valeurs et des pratiques de la société aristocratique en inventant de toutes pièces la relation de maître à disciple. Il se fait par là le promoteur involontaire d'une nouvelle forme d'intelligence et de discours. Ainsi, loin de restaurer les formes rituelles, ce traditionaliste ne fera que précipiter la ruine de la société noble et hâter l'avènement de l'empire centralisé. Peut-être est-ce en raison de la position excentrique et décalée de son fondateur que le confucianisme, profondément altéré par les apports des disciples, traversera les siècles et les vicissitudes, et finira par se fondre dans le devenir même de la civilisation chinoise. À la suite de la confrontation de l'Empire du milieu avec les grandes puissances occidentales qui tourne à son désavantage au milieu du XIXe siècle, les tranquilles certitudes sur lesquelles reposait la pensée confucéenne se trouveront ébranlées. Si des intellectuels réformateurs de la fin du XIXe siècle en appellent encore à Confucius, hissé sur un piédestal à l'égal de Jésus et de Bouddha, la génération suivante rejettera en bloc la tradition lettrée. La vague de remise en cause des fondements de la civilisation chinoise va culminer avec la Révolution culturelle qui devait, en sombrant dans le grotesque, conduire à un renversement de tendance et préparer la réhabilitation du Maître en Chine continentale.
Parallèlement à ce mouvement de retour critique sur la tradition, un autre courant, plus discret s'employait à en faire valoir les points forts à la lumière de la philosophie occidentale. Ce « nouveau confucianisme » s'est essentiellement développé à Hongkong, à Taïwan et aux États-Unis. Vers la fin des années 80, ces penseurs ont trouvé un renfort inattendu chez certains économistes occidentaux, impressionnés par l'envol économique des « dragons » asiatiques.
C'est ainsi que se cristallisa une école qui prétendait questionner le monde actuel à travers les concepts d'un confucianisme rénové, à même de répondre à toutes les questions. Pour des esprits entièrement sous l'emprise de la raison marchande, du moment que la pédagogie de Confucius était bénéfique pour l'économie, elle se trouvait ipso facto validée comme morale : elle apportait en effet la preuve qu'elle possédait les mêmes vertus que le calvinisme, celles-là même qui permettaient de thésauriser les valeurs morales et boursières, et de les faire fructifier. C'est ainsi qu'à côté des différentes images de Confucius, forgées au cours des siècles, est apparu ces dernières années, avec la domination sans partage de l'idéologie libérale, un Confucius economicus.
Son règne sera sans doute d'aussi courte durée que le Confucius marxisus : Guo Muoruo, éminent lettré et marxiste convaincu, n'avait-il pas fait dialoguer dans un essai datant de 1925, Marx et Confucius, afin de montrer les affinités entre socialisme et confucianisme ! En revanche, ce qui risque de se perpétuer, c'est le recours par les autorités à l'emblème réconfortant de Confucius, fondateur de la Tradition, au moment où celle-ci se voit écartée par la modernisation à outrance. Depuis quelques années, se déroulent à Qufu, au Shandong, des célébrations commémoratives dans la maison natale du Maître, promue « lieu de mémoire de la nation chinoise ».
Jean Lévi
À lire:
J. Lévi, Confucius, Pygmalion, coll. «Chemins d'éternité», 2003, 18,5 euros.
1. L'année de la Chine en France se déroule d'octobre 2003 à juillet 2004. Elle constitue le premier volet des années croisées Chine-France. Elle sera donc suivie, d'octobre 2004 à juillet 2005, par une année de la France en Chine.