
Géologie marine
Ces grands voiles blancs, qui ressemblent à de l'écume sur une plage, sont en réalité composés de bactéries. Ils flottent, à 3 000 m de profondeur sur un lac de saumures formé sur un volcan de boue, lors de la remontée des fluides .
© Ifremer/Nautinil 2003
Quelques mètres à peine séparent le laboratoire de la mer. Depuis son bureau, Jean Mascle peut voir tanguer les premiers bateaux dans le port de la Darse. D'ici, on entend même les mouettes… Jean Mascle est chercheur au laboratoire « Géosciences Azur » de l'Observatoire océanologique de Villefranche-sur-Mer, à mi-chemin entre Nice et la frontière italienne. Un cadre de rêve pour ce spécialiste de géologie marine. Mais c'est à une autre région de la Méditerranée, située à quelques milliers de kilomètres de là, qu'il se consacre depuis maintenant plus de six ans : la Méditerranée orientale, et en particulier l'immense delta sous-marin du Nil, domaine de près de 500 km de long sur 200 km de large, surprenant à bien des égards et où, pour la première fois en septembre dernier, d'étranges phénomènes ont été observés : volcans de boues, cheminées gazeuses et « pock-marks1 », autant de paysages abyssaux qui semblent tout droit sortis d'un film de science-fiction. Depuis 1998, l'équipe de Jean Mascle étudie en effet, en collaboration avec d'autres scientifiques, la marge continentale égyptienne, cette zone sous-marine qui s'étend entre le rivage égyptien et les grands fonds. Elle correspond, comme toutes les marges continentales, à une région de la croûte continentale amincie et recouverte de sédiments. Là, les chercheurs étudient, à la fois, les caractéristiques du delta profond du Nil qui recouvre la marge, et les conséquences de la déformation des sédiments à l'endroit où la plaque africaine passe progressivement sous la plaque européenne (zone de subduction que l'on appelle la ride Méditerranéenne). Sous l'effet de températures, de pressions et de contraintes tectoniques importantes, l'épaisse couche de sédiments qui se déposent depuis près de 150 millions d'années se déforme et libère peu à peu des fluides (eau, gaz, peut-être des hydrocarbures, etc.) qui proviennent de la décomposition de ses composants, en particulier de la matière organique. Depuis quelques millions d'années, cette couverture sédimentaire s'est d'ailleurs considérablement épaissie en raison de l'apport des produits de l'érosion de l'Afrique, que transporte le Nil et qui transitent par son delta aérien et sous-marin.

© Compilation : O. Sardou/Géosciences Azur
Réalisée par le laboratoire « Géosciences Azur », cette carte bathymétrique du delta profond du Nil révèle la morphologie très contrastée du lieu. C'est un outil capital qui a permis de localiser les étranges reliefs sous-marins que les chercheurs étudient.
Pour analyser ces phénomènes, trois campagnes successives ont déjà été réalisées entre 1998 et 2002 par le laboratoire, avec l'aide de moyens fournis par l'Ifremer. Mais ni forage, ni plongée. C'est uniquement à l'aide des mesures géophysiques enregistrées depuis la surface, grâce à la bathymétrie (mesure de profondeurs marines), à la réflectivité2 du fond de mer ou encore à la sismique marine que ces recherches ont été conduites. Ces données ont notamment permis la réalisation de cartes bathymétriques ultra précises des régions étudiées. En les analysant, les chercheurs ont constaté l'existence de structures étranges au fond de la mer, qui se traduisent par la présence de petits cercles, ou encore de tâches de réflectivité marquées… Est-ce la preuve que des fluides remontent des profondeurs vers la surface ? C'est ce que les scientifiques supposent. Mais encore faut-il que leur hypothèse soit confirmée.

© Ifremer/Nautinil 2003
Des encroûtements sédimentaires forment, à 2 000 mètres de profondeur, des mosaïques appelées « pock-marks ». Ils abritent une faune variée, dont ces vers tubicoles.
Stéphanie Belaud
1. Traces laissées en surface des sédiments par la remontée de fluides au travers de la couche sédimentaire.
2. La réflectivité est la variation du signal acoustique sur le fond de la mer en fonction du type de sédiments.
3. L'ESF a lancé en 2001 les Eurocores, programmes qui promeuvent la coopération scientifique européenne : l'un d'eux, Euromargins, dont Mediflux fait partie, est dédié à l'étude des marges continentales péri-européennes.
4. Mediflux rassemble des laboratoires français de l'Ifremer, du CNRS, de l'université Pierre et Marie Curie et de l'Institut français du Pétrole, mais également néerlandais et allemands.
5. Petits invertébrés marins sans tube digestif qui absorbent directement leur nourriture par la peau et les tentacules.
Jean Mascle
Laboratoire « Géosciences Azur »
Villefranche-sur-Mer, mascle@obs-vlfr.fr
Jean-Paul Foucher
Département « Géosciences marines », Ifremer, Brest, jean-paul.foucher@ifremer.fr