>
Hervé Chneiweiss, directeur de recherche CNRS(1) — Chaire de neuropharmacologie du Collège de France et membre du comité d'éthique de l'Inserm(2), Paris.
© DR
Le retour à l'Assemblée nationale du 9 au 11 décembre 2003 du projet de révision des lois de bioéthique de 1994, est l'occasion de s'interroger sur un paradoxe entre richesse du débat d'experts et pauvreté du débat public, entre importance, pour notre choix de société, des questions posées et repliement sur un ordre moral peu propice à la recherche. Un paradoxe qui provoque d'ores et déjà un retard de cinq ans dans la révision des lois et place la France dans une situation d'exclusion concernant la recherche sur les cellules souches embryonnaires humaines (Voir Journal du CNRS n° 160-161, p. 18).
Les avancées considérables accomplies depuis un demi-siècle dans les champs de la génétique et de la biologie de la reproduction remettent en question notre vision de la personne humaine. Ceci se cristallise autour d'une « crise de l'embryon » et une mise en doute de la science. Certains redoutent la possible émergence d'une nouvelle forme d'eugénisme. On observe les prémices d'un « tourisme procréatif » tandis que certains — charlatanisme ou délire — revendiquent la possibilité de créer des êtres humains à partir de la technique du clonage ; technique très largement condamnée à travers le monde, mais que la communauté internationale semble impuissante à interdire. Il faut ajouter à cela la résurgence des références religieuses ; les interrogations sur la réalité des perspectives thérapeutiques offertes par les cellules souches ; la marchandisation du vivant… Pour concilier la liberté de la recherche et le respect de la dignité humaine, il nous faut affronter quatre grands défis. Le premier est lié à nos références culturelles. La discussion éthique doit être éclairée par l'ensemble, souvent multiple, des sources de notre passé. Et il y eut débats et divergences au sein même du socle apparemment homogène de ce qui constitue notre culture. Par exemple, la conception si clairement affirmée aujourd'hui du caractère de « personne humaine » de l'embryon dès la fécondation n'a pas toujours été le dogme de l'Église catholique. Pour Saint Augustin, qui reprend en cela la tradition juive, autant que l'idée d'acquisition différée proposée par Aristote, l'âme ne viendrait qu'au 40e jour de la vie de l'embryon. Idée qui fut reprise par Saint Thomas d'Aquin et demeurera la conviction officielle de l'Église jusqu'à la fin du 16e siècle.
Le deuxième défi réside dans la confrontation aux cas concrets. Les réflexions d'Aristote, de Zénon de Citium (un des fondateurs du stoïcisme) ou de Kant, demeurent des sources précieuses. Pour autant, aucun d'entre eux n'a pu travailler sur la base des faits scientifiques qui nous sont connus et des principes démocratiques qui gouvernent notre société. Dans le meilleur des cas, pragmatisme et délibération dominent aujourd'hui. Ce nouveau débat voit se confronter les dimensions utilitaires des nouvelles techniques (développées au service de quelques individus particuliers) et les principes généraux sur lesquels voudrait se fonder une règle collective.
La troisième dimension du défi est celle de la mondialisation des questions, et donc la nécessité de l'élaboration internationale des règles. Une nouvelle forme de pouvoir apparaît dans l'accès à une information scientifiquement avérée, et l'aisance économique donne la possibilité de voyager loin pour obtenir ce que l'on veut.
Quatrième défi, le plus évident peut-être : l'apparition de questions totalement nouvelles, fruits conjoints du développement technique, de l'effacement implicite de certains interdits autant que de la formulation de nouveaux choix sociétaux. Ainsi la loi allemande sur la protection de l'embryon a-t-elle choisi de considérer l'ovule fécondé comme une personne humaine et interdit sa conservation au-delà de 24 heures. Du coup, l'Allemagne n'a pas à s'interroger sur le sort d'embryons surnuméraires. Mais elle autorise l'importation de lignées de cellules souches embryonnaires ! Ce dernier exemple illustre une autre dimension de la discussion bioéthique : sa rapidité d'évolution, fruit du développement fulgurant des connaissances scientifiques et techniques. Des progrès qui rendent parfois caduques certaines discussions sans fin sur des problèmes insurmontables… si la recherche n'avançait pas.
| Bioéthique Avis de tempêtes Les nouveaux enjeux de la maîtrise du vivantHervé Chneiweiss, Jean-Yves Nau Éd. Alvik, décembre 2003 220 p. — 17 € L'auteur tente ici de situer les conditions de l'acceptable et du refus dans le domaine de la procréation médicalement assistée : de la stérilité à l'enfant parfait, de l'âme dès la première cellule aux stratégies de clonage thérapeutique. En cinq chapitres compréhensibles par tous, il fait la part du réel scientifique vis-à-vis du discours médiatique, politique ou religieux. |
1. CNRS Inserm U114.
2. Institut national de la santé et de la recherche médicale.
Hervé Chneiweiss,Collège de France, Paris
herve.chneiweiss@college-de-france.fr