Un sapin de Noël dans un laboratoire de chimie d'Amiens. Des cadeaux. Les chercheurs et leurs conjoints. Et les enfants. Ce 19 décembre 2003, au matin, les étudiants en DEA et en thèse ont présenté leurs travaux à l'ensemble du laboratoire. Dans la soirée, un dîner est prévu au restaurant. Au milieu de la petite troupe, l'instigateur de la fête, Jean-Marie Tarascon, s'entretient avec chacun. À entendre son accent du Sud-Ouest, on comprend vite qu'il n'est pas du coin. Et à se promener dans le laboratoire de réactivité et chimie des solides (LRCS)1, très bien équipé, on devine qu'il applique des méthodes apprises ailleurs : il y a le sapin de Noël, des plaques dorées rappelant les récompenses reçues, un tableau de réunions internes bien rempli… Et en effet, l'homme n'est pas du sérail. Loin de là ! Adolescent, ce fils d'agriculteur marmandais ne rêvait que d'agriculture. Et de rugby : « J'étais capitaine, se souvient-il, j'aimais le fait qu'une équipe doive être solidaire pour être efficace. » Mais ses parents insistent pour qu'il fasse des études : il s'inscrit donc à l'université de Bordeaux et se découvre une passion pour la science.

© M. Morcrette/CNRS Photothèque
Les entrailles d'une batterie au lithium. Ce cliché a fait la couverture de Nature, à l'occasion d'un article co-signé par Jean-Marie Tarascon sur un nouveau type d'électrode au cuivre.
En 1980, une thèse de chimie en poche, il part en post-doctorat à l'université de Cornell pour un an. Le pragmatisme américain, le travail en équipe, l'obligation de résultats lui conviennent il reste aux États-Unis et intègre les laboratoires Bell. Le début d'une brillante carrière : en 1983, il réalise le premier exemple de polymères inorganiques en solution. Ensuite, chez Bellcore
2, son équipe joue un rôle clé dans la recherche de nouveaux supraconducteurs à haute température. Puis il planche sur la technologie des batteries plastiques à ions lithium : avalanche de brevets, d'articles et de récompenses, et commercialisation de l'invention. Logiquement, la carrière de ce travailleur acharné et exigeant aurait dû se poursuivre là-bas. Mais lors d'un colloque au Canada, en 1993, le directeur du LRCS, Michel Figlarz, lui propose de prendre sa succession. Un défi de taille : à 42 ans, Jean-Marie Tarascon serait parachuté directeur d'un laboratoire français, lui qui a quitté le pays quinze ans plus tôt, et professeur, lui qui n'a jamais enseigné. «
J'avais envie de recréer en France l'émulation découverte aux USA, raconte-t-il.
J'ai accepté. »
Il revient donc avec bagages et méthodes. Son épouse et leur enfant le rejoindront un peu plus tard. Et il restructure le labo. «
Les chercheurs français sont individualistes. Il fallait faire tomber les barrières. ». Barrières avec l'extérieur, d'abord, en instaurant la mise en place d'une unité de prototypage CNRS pour développer les coopérations avec d'autres laboratoires et avec l'industrie : Saint-Gobain, Philips, Duracell, Peugeot… Le LRCS devient alors une référence mondiale en expertise de piles et batteries. Aujourd'hui, 80 % de son budget provient d'entreprises et ses effectifs ont doublé (40 personnes). Le Marmandais insiste également sur l'esprit d'équipe et la communication au sein du labo. — Réminiscence de rugbyman ? — «
Nous avons de fréquentes réunions où chacun expose l'avancement de ses recherches. Ceux qui travaillent sur d'autres sujets en profitent. » Certains de ses apports sont des succès, d'autres des échecs : «
Au début, je remettais une récompense aux chercheurs méritants. Mais cela créait des tensions, alors j'ai arrêté… »
Huit ans plus tard, le LRCS restructuré a atteint sa vitesse de croisière. «
Actuellement, nous mettons en place un réseau d'excellence sur les batteries, avec dix-sept autres labos européens. Ensuite… Ensuite, mon contrat de directeur arrivera à son terme. Dans trois ans. Je n'en demanderai pas le renouvellement. Je veux faire moins d'administratif et plus de recherche. C'est ce que j'aime par-dessus tout : les manips, la paillasse… et le partage de cette passion avec les jeunes ! »
Philippe Nesmann