
Art et déchet. Le déchet, matière d'artiste
Aprede/Le Polygraphe, 89 p., 24 €.
Vous avez choisi très tôt de faire du déchet votre seul objet de recherche. Pourquoi ?
Quand je suis entré au CNRS en 1972 en tant qu'économiste, j'ai voulu me pencher sur les problèmes liés à l'environnement. À cette époque, l'eau, par exemple, faisait déjà l'objet d'études. En revanche, peu de chercheurs se préoccupaient des déchets. Mon approche fut, non pas de considérer le déchet comme fatal, mais de réflechir aux possibilités nouvelles de récupération et de recyclage, et plus encore de partir du début de la chaîne en proposant une réduction du déchet à sa source ; une prise en compte du devenir de « futur déchet » d'un objet, dès sa production. La question des déchets a pris une place grandissante dans la société, reliant économie, écologie et santé publique ; mes recherches ont naturellement suivi cette évolution.
Comment en êtes-vous arrivé à la dimension artistique du déchet ?
Cette dimension m'a interpellé au fil du temps. Amateur d'art, je pensais que mon activité de recherche pouvait apporter une vision différente dans l'analyse des œuvres d'artistes tels que Arman ou Dali, qui utilisent le déchet – du détritus à l'excrément – comme matière première (voir lesPortraits-robots d'Arman ou le Jeu lugubre de Dali). À travers différents courants, du Pop Art au Trash Art, j'ai voulu montrer de quelle manière et à quel point le déchet a pris une place importante dans l'art contemporain. À l'inverse d'Eugène Poubelle, qui propose avec son invention de « fermer le couvercle et ne plus y penser », je trouve, pour ma part, intéressant de prendre le rebus à rebours et, de façon générale, la matière à contre-courant. Cette démarche rencontre un écho important dans le monde de l'art. Et de la recherche : ne pas prendre les choses dans le sens commun, usuel fait également partie de l'éthique du chercheur.
Parmi les nombreuses œuvres présentées dans votre livre, se trouvent certaines de vos créations, notamment l'illustration de couverture : un assemblage de carton, boutons, goulots, lichens, etc., intitulé Déchet baroque. Vous êtes donc allé au-delà de la seule analyse…
J'ai effectivement eu envie d'aller plus loin. J'ai voulu m'inscrire dans le sillage d'artistes qui sont parvenus à « positiver » les valeurs ordinaires des détritus, jusqu'à parfois les sublimer. Ainsi, on s'aperçoit que le déchet peut être source de recréation.
Propos recueillis par
Stéphanie Belaud