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Paris, 16 avril 2004

Des bijoux de 75 000 ans

Francesco d'Errico[1] et Marian Vanhaeren[2], préhistoriens au CNRS ont analysé avec des chercheurs sud africains 41 petits coquillages percés datés de 75 000 ans, découverts dans la grotte de Blombos en Afrique du Sud. Leur étude, publiée dans la revue Science du 16 avril, révèle qu'ils ont été utilisés comme objets de parure. L'invention des bijoux, traditionnellement attribuée aux premiers hommes modernes arrivant en Europe il y a 35 000 ans, doit ainsi être reculée de 40 000 ans. Cette découverte a des implications importantes pour les études sur l'origine de la pensée symbolique et du langage.

 

 

Coquillages parures du site de Blombos.

© © d'Errico/Vanhaeren - IPGP - Photothèque CNRS

Coquillages percés découverts dans les couches Middle Stone Age de Blombos datées de 75 000 ans.


 

 

 

 

 

L'invention des bijoux, jusque là associée aux hommes de Cro-Magnon porteurs de la culture aurignacienne il y a 35 000 ans, avait déjà été remise en question par la découverte en France de pendeloques en dents d'animaux attribuées à leurs prédécesseurs néandertaliens[3], mais aussi par la découverte en Turquie de coquillages percés vieux de 40 000 ans et celle de perles en œuf d'autruche du même âge, trouvées au Kenya. Cette vision est maintenant ébranlée par la récente découverte dans les couches archéologiques du Middle Stone Age[4] de la grotte de Blombos de 41 fossiles de gastéropodes, appartenant à l'espèce Nassarius kraussianus, utilisés comme objets de parure. La datation des couches archéologiques par deux méthodes différentes ne laisse aucun doute : ces objets de parure ont  75 000 ans.

 

Les coquillages de Blombos ne sont pas des fossiles issus de la décomposition de la roche qui forme la grotte. Ils vivent exclusivement dans des estuaires dont le plus proche est situé à 20 Km du site. Ils n'ont pas pu être ramenés par des animaux et ne peuvent constituer des restes de repas, car il faut en collecter plus de 100 pour obtenir un gramme de chair. Tous présentent des types de perforations absentes chez les coquillages vivants ou morts que l'on peut ramasser dans les estuaires. De plus, l'analyse microscopique révèle des facettes d'usure clairement dues à leur port. La mesure de plusieurs milliers de coquillages, modernes et archéologiques, met en évidence que les premiers fabricants d'objets de parure à Blombos n'utilisaient pour leurs bijoux que des grands coquillages, relativement difficiles à trouver, contrairement à leurs descendants du Later Stone Age vivant en Afrique depuis environ 30 000 ans. Ces coquillages ont été découverts par lots de deux à dix-sept exemplaires présentant des dimensions, des perforations et des usures semblables. Ces groupes correspondent vraisemblablement à des éléments de parure perdus ou abandonnés ensemble.

 

Dans les sociétés humaines les objets de parure remplissent des nombreuses fonctions, toutes à caractère symbolique. Les différents groupes humains du paléolithique exprimaient déjà par ces objets leur appartenance à un sexe, à une classe d'âge, leur rôle social et leur groupe ethnique, autant de mécanismes d'identification individuelle et collective.

La production d'objets de parure à Blombos semble donc indiquer que les hommes modernes d'Afrique australe possédaient il y a 75 000 ans une pensée symbolique. Des milliers de fragments d'ocre portant des traces d'utilisation proviennent également des couches archéologiques qui ont livré ces bijoux. Plusieurs fragments portent des motifs géométriques gravés. Un langage et des capacités cognitives proches des nôtres semblent être un pré requis essentiel pour transmettre la signification symbolique de ces parures et des représentations abstraites gravées provenant des mêmes couches archéologiques.

 

Les découvertes de Blombos indiquent que ces capacités étaient en place, du moins chez certaines populations, bien avant la soi-disant “ révolution symbolique ” qui selon certains auteurs aurait été, il y a 50 ou 40 000 ans, à l'origine du langage, de l'art et des comportements modernes.

 

Les recherches de l'équipe française sont financées par le CNRS dans le cadre du programme “ The Origin of Man, Language and Languages ” de la Fondation européenne de la science (ESF), par le Ministère de la Recherche et par le Ministère des affaires étrangères.



[1]  Institut de préhistoire et de géologie du quaternaire (CNRS, université Bordeaux 1 et ministère de la culture) à Talence

[2]  Archéologie et sciences de l'Antiquité, Ethnologie préhistorique (CNRS, université Paris 10) à Nanterre

[3] L'Homme de Néandertal a vécu en Europe entre 250 000 et 30 000 ans, époque à laquelle il est remplacé par l'homme anatomiquement moderne dit de Cro-Magnon.

L'homme moderne apparaît en Afrique il y a environ 200 000 ans.

L'Aurignacien est la culture des premiers hommes modernes arrivant en Europe il y a 37 000 ans.

[4] Middle Stone Age est le terme utilisé pour indiquer la culture matérielle des populations africaines sub-sahariennes entre 300 000 et 40 000 ans avant le présent.

 


Références :

Références :
Middle Stone Age Shell Beads from South Africa, Christopher Henshilwood, Francesco d'Errico, Marian Vanhaeren, Karen van Niekerk, Zenobia Jacobs, Science, 16 avril 2004

Contacts :

Contacts chercheurs :
Francesco d'Errico
Institut de préhistoire et de géologie du quaternaire
Tél : 05 40 00 26 28 f.derrico@ipgq.u-bordeaux1.fr

Marian Vanhaeren
Archéologie et sciences de l'antiquité, ethnologie préhistorique
vanhaere@mae.u-paris10.fr

Contact département Sciences de l'homme et de la société :
Armelle Toulemonde
Tél : 01 44 96 40 21 armelle.toulemonde@cnrs-dir.fr

Contact presse :
Magali Sarazin
Tél : 01 44 96 46 06 magali.sarazin@cnrs-dir.fr


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