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Paris, 10 juillet 2014

Le paysage ancien du centre-ville de Marseille ressurgit du passé grâce aux coléoptères et aux pollens fossiles

L'analyse de restes d'insectes, notamment de coléoptères, alliée à celle de pollens fossiles a permis de reconstruire les paysages végétaux qui « habillaient » Marseille, entre le 14e et 17e siècle de notre ère, dont l'actuelle Canebière. Cette reconstruction, sans équivalent en France et dans le Bassin méditerranéen, a été menée par une équipe de chercheurs conduite par Philippe Ponel, chargé de recherche au CNRS. Cette étude originale est publiée en ligne dans la revue Quaternary International.

Si le rôle de l'analyse du pollen fossile dans la reconstruction des paysages végétaux du passé est bien connu, l'étude des restes d'insectes et particulièrement de coléoptères, appelée paléo-entomologie, reste une discipline encore relativement confidentielle. Pourtant, les insectes, organismes capables de subsister presque indéfiniment dans la plupart des sédiments quaternaires sont d'excellents marqueurs paléo-environnementaux.

Cette étude impliquant des chercheurs de l'Institut méditerranéen de biodiversité et d'écologie marine et continentale (CNRS/Aix-Marseille Université/Université d'Avignon/IRD) et du laboratoire Cultures et environnements, préhistoire, antiquité, moyen-âge (CNRS/Université Nice Sophia Antipolis) a pu être réalisée grâce à des sédiments prélevés lors de fouilles archéologiques dans le centre-ville de Marseille. Ceux-ci ont fourni une faune d'insectes exceptionnellement riche, dominée par des restes de coléoptères correspondant à près de 300 taxons (1). L'étude de ces restes, alliée à celle d'assemblages polliniques a permis aux chercheurs de reconstituer le paysage « végétal » de l'époque médiévale et moderne (entre le 14e et le 17e siècle). En effet, l'abondance de coléoptères xylophages et saproxylophages (2) révèle notamment qu'un peuplement de pins d'Alep devait composer l'essentiel de la couverture forestière. La présence en grand nombre d'un petit coléoptère de la famille des scolytes (insectes xylophages), strictement inféodé au figuier, confirme sa présence. Par ailleurs, l'identification de nombreux coléoptères coprophages (3) et de plantes nitrophiles, associées aux sols enrichis en nitrates provenant le plus souvent de la décomposition de matières organiques, suggère la présence de bétail durant cette période. La végétation herbacée reconstruite grâce à l'analyse du pollen et de la grande diversité de coléoptères phytophages associés correspond à un milieu de type terrain vague peuplé de plantes rudérales, plantes que l'on retrouve dans les friches, les décombres ou à proximité des lieux habités par l'homme.  

D'autres petites communautés de coléoptères à exigences écologiques très fines fournissent des informations originales à mettre en relation avec les données archéologiques. C'est ainsi que la présence d'espèces halophiles (liées aux terrains salés) évoquent la proximité de marais salants, déjà envisagée par les archéologues. L'abondance d'espèces saproxylophages, liées aux vieux bois rejetés par la mer, est probablement due  à la présence d'un chantier médiéval de construction navale, identifié par les archéologues au Plan Fourmiguier, anciens marais asséchés de la rive est du port de Marseille.


Divers coléoptères nécrophages, associés aux cadavres d'animaux ont aussi été découverts, concordant avec les ossements de chevaux et d'ânes retrouvés par les archéologues sur le site.

L'abondance de coléoptères, bien connus comme grands destructeurs de denrées alimentaires entreposées (Oryzaephilus surinamensis, Stegobium paniceum ou Sitophilus granarius, le charançon des céréales...) indique que le fossé ceinturant les anciens remparts de la ville pouvait servir de réceptacle à divers déchets de cuisine. Autre hypothèse plus originale : l'endroit pourrait avoir été occupé par des latrines. En effet les coléoptères ingérés involontairement avec des aliments infestés peuvent supporter sans dommage le transit à l'intérieur du tractus digestif, et après excrétion s'accumuler en grand nombre dans les fosses septiques.

Dans le secteur correspondant à l'actuelle Canebière, la célèbre artère du centre de Marseille, une importante communauté de gros coléoptères ténébrionides méditerranéens, où figurent beaucoup d'espèces associées aux vieux murs et aux ruines et bien d'autres coléoptères caractéristiques des sols secs, pierreux ou sablonneux a été identifiée. Ce qui laisse à penser que cette zone était une sorte de terrain vague à l'abandon. Les données polliniques du site ont aussi montré que le cannabis, plante qui était très utilisée à l'époque pour la fabrication de cordages était certainement cultivée à proximité, comme l'évoque le nom de la rue principale "Canebière", qui désigne un lieu de culture du cannabis. Un nom qui laisse encore aujourd'hui son empreinte…

Une telle reconstruction basée sur une analyse conjointe Coléoptères/pollen pour cette période 14e-17e siècle est sans équivalent en France et dans le Bassin méditerranéen. Il reste cependant encore quelques énigmes à résoudre comme celle soulevée par la découverte d'un petit scolyte associé aux noyaux de dattes. Etait-il associé au palmier nain Chamaerops humilis, dont la présence dans la région est douteuse ? Etait-il plutôt associé au palmier dattier Phoenix dactylifera, qui paraît avoir été introduit en Provence vers le 16e siècle ? Est-il le témoignage d'un commerce de dattes importées depuis l'Afrique du Nord ? Il est encore difficile de se prononcer sur ces questions mais de futures fouilles archéologiques devraient bientôt fournir des éléments de réponse.

insecte

© Philippe Ponel.

Parmi les nombreux insectes identifiés dans le site archéologique figure ce gros Coléoptère ténébrionide du genre Akis (Akis bacarozzo), qui fréquente les vieux bâtiments et les ruines en région méditerranéenne.




carte

© Marseille, Archives communales.

La ville de Marseille au 17ème siècle, d'après Maretz (1631). La position des fouilles de la place Général-de-Gaulle est approximativement dans l'angle inférieur droit de l'image.





Notes :

(1) Le taxon est une entité conceptuelle censée regrouper tous les organismes vivants possédant en commun certains caractères taxinomiques ou diagnostiques bien définis.
(2) Par opposition aux organismes dits « xylophages », ce sont des organismes qui ne consomment que le bois mort. Ils vivent en communautés composées de champignons, bactéries, protozoaires et invertébrés (dont de nombreux coléoptères).
(3) Se dit des organismes consommant des matières fécales.

Références :

Vegetation and landscape from 14th to 17th century AD in Marseille city centre, reconstructed from insect and pollen assemblages, Philippe Ponel, Valérie Andrieu-Ponel, Marc Bouiron, Quaternary International, DOI: 10.1016/j.quaint.2014.04.034. Consulter le site web
Publication papier à venir

Contacts :

Chercheur CNRS l Philippe Ponel l T 04 42 90 84 41 l philippe.ponel@imbe.fr

Presse CNRS l Laetitia Louis l T 01 44 96 51 37 l laetitia.louis@cnrs-dir.fr


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