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Paris, 31 juillet 2012

L'ironie sous le spectre de l'IRM

En sciences cognitives, la « théorie de l'esprit » est la capacité à interpréter les intentions d'autrui. Cette faculté participe à la compréhension du langage en permettant notamment de franchir le pas entre ce qu'un discours « veut dire » et le sens des mots qui le composent. Ces dernières années, des chercheurs ont identifié le réseau neuronal dédié à la « théorie de l'esprit » mais personne n'avait encore démontré que la compréhension d'un énoncé activait spécifiquement cet ensemble de neurones. C'est désormais chose faite : une équipe du Laboratoire sur le langage, le cerveau et la cognition (CNRS/Université Claude Bernard-Lyon 1) vient de révéler que l'activation du réseau neuronal « théorie de l'esprit » augmente lorsqu'un individu est confronté à des phrases ironiques. Publiés dans la revue Neuroimage, ces travaux représentent une avancée importante dans l'étude de la « théorie de l'esprit » et de la linguistique. Ils permettent de mieux comprendre les mécanismes en jeu lorsque des individus communiquent.

Dans nos communications avec autrui, nous devons aller constamment au-delà de la signification des mots. Par exemple, à la question "avez-vous l'heure ?", on ne répond pas simplement "oui". La distance entre ce qui est dit et ce que cela veut dire est étudiée par une discipline de la linguistique qu'on appelle la pragmatique. Pour cette science, la « théorie de l'esprit » donne aux interlocuteurs la capacité à franchir ce pas. Pour parvenir à décrypter le sens et les intentions cachés derrière un discours, même le plus banal, la « théorie de l'esprit » se sert de divers éléments verbaux ou non verbaux : les mots employés, leur contexte, l'intonation, les expressions corporelles...

Depuis une dizaine d'années, les chercheurs en neuroscience cognitive ont identifié un réseau neuronal dédié à la « théorie de l'esprit ». Celui-ci inclut des zones bien spécifiques du cerveau : les jonctions temporo-pariétales droite et gauche, le cortex préfrontal médial et le précunéus. Pour identifier ce réseau, les scientifiques ont fait appel principalement à des tâches qui étaient non verbales, basées sur l'observation des actes d'autrui(1). Aujourd'hui, des chercheurs du Laboratoire sur le langage, le cerveau et la cognition (CNRS/Université Claude Bernard-Lyon 1) établissent, pour la première fois, le lien entre ce réseau neuronal et le traitement implicite des énoncés.

Pour y parvenir, les scientifiques se sont intéressés à l'ironie. Une phrase ironique signifie généralement le contraire de ce qu'elle dit. Ainsi, pour repérer l'ironie dans une phrase, il faut mettre en œuvre les mécanismes de la « théorie de l'esprit ». Dans leur expérience, les chercheurs ont d'abord préparé 20 petites histoires en deux versions : une ironique et une littérale. Chaque histoire contenait une phrase clef qui, selon la version, donnait un sens ironique ou littéral. Par exemple, dans l'une des histoires, une chanteuse d'opéra s'écrie, après le spectacle : « Ce soir, on a fait une performance magistrale ». Selon que le spectacle a été très mauvais ou très bon, la phrase est ironique ou pas.

Les chercheurs ont alors réalisé une IRM(2) fonctionnelle (IRMf) sur 20 sujets lorsque ceux-ci lisaient 18 de ces histoires aléatoirement choisies soit dans leur version ironique, soit dans leur version littérale. Les sujets n'étaient pas au courant que le test portait sur l'ironie. La prédiction des scientifiques était qu'en présence de phrases ironiques, le réseau neuronal dédié à la « théorie de l'esprit » montrerait une activité plus importante. Et c'est exactement ce qu'ils ont observé : au moment de la lecture de la phrase clef, le réseau s'activait plus lorsque la phrase était ironique. Ceci montre que ce réseau participe directement aux processus de compréhension de l'ironie, et, plus généralement, à la compréhension du langage.

Les chercheurs veulent à présent approfondir leurs recherches sur le réseau dédié à la « théorie de l'esprit ». L'une des questions qu'ils se posent est de savoir si les sujets sont capables de percevoir l'ironie lorsque ce réseau est artificiellement inactivé.

Notes :

(1) Par exemple, Grèzes, Frith & Passingham (J. Neuroscience, 2004) ont montré une série de films courts, de 3,5 secondes chacun où des acteurs entraient dans une pièce et soulevaient des cartons. Dans certains cas, les acteurs avaient reçu la consigne de faire comme si le carton était plus (ou moins) lourd que ce qu'il était en réalité. De cette manière, les expérimentateurs ont créé des situations de leurre et ont ainsi demandé aux participants de déterminer s'ils avaient ou non été trompés par les acteurs des films. Les scènes comportant des actions simulées montrèrent, par rapport aux actions sincères, une activité accrue dans l'aire cérébrale rTPJ (jonction temporo-pariétale droite).
(2) Imagerie par Résonance Magnétique

Références :

“Neural evidence that utterance-processing entails mentalizing: The case of irony.” - Spotorno N, Koun E, Prado J, Van Der Henst JB, Noveck IA – Neuroimage, Juillet 2012

Contacts :

Chercheurs:
Ira Noveck l T. 00.972. 54 804 39 24 l ira.noveck@crfj.org.il
Nicola Spotorno l nicola.spotorno@isc.cnrs.fr

Presse CNRS l Elsa Champion l T. 01 44 96 43 90 l elsa.champion@cnrs-dir.fr


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