
Paris, 25 FÉVRIER 2010
Au cours de l'évolution, les espèces vivantes s'adaptent à leurs
contraintes environnementales, selon le mécanisme de la sélection
naturelle : lorsqu'une mutation avantageuse pour la survie (et la
reproduction) d'un individu apparaît dans le génome, elle se répand dans le
reste de l'espèce jusqu'à être portée, au bout de plusieurs centaines, voire
plusieurs milliers de générations, par tous les individus de l'espèce. Cette
sélection, qui se produit sur un gène précis, dans le génome d'une espèce, se
produit-elle aussi sur le même gène chez les espèces voisines ? Sur quel
jeu de gènes la sélection naturelle a-t-elle spécifiquement agi pour chaque
espèce ?
Les chercheurs de l'équipe Dynamique et organisation des
génomes, à l'Institut de biologie de l'Ecole normale supérieure
(CNRS/ENS/Inserm) ont étudié le génome de l'homme et de trois autres primates
(chimpanzé, orang-outan et le macaque) grâce à des outils bioinformatiques.
Leur travail a consisté à comparer ces génomes entiers pour identifier les
gènes sélectionnés au cours des derniers 200 000 ans dans chaque espèce. Résultat :
quelques centaines de gènes ont été récemment sélectionnés chez chacune de ces
espèces. Parmi eux, environ 100 gènes détectés chez l'homme sont partagés par
deux des trois autres espèces, soit deux fois plus qu'attendu du simple fait du
hasard[1].
Ainsi, une proportion non négligeable de gènes impliqués dans l'adaptation chez
l'homme l'a aussi été chez le chimpanzé, l'orang-outan ou le macaque, et
parfois dans plusieurs lignées à la fois. La sélection naturelle n'agit pas
seulement en éloignant les différentes espèces les unes des autres à mesure que
de nouveaux caractères apparaissent. Elle peut aussi faire apparaître un même
caractère chez des espèces ayant déjà divergé les unes des autres[2],
mais ayant un génome encore assez proche, en agissant sur le même gène.
Cette étude permet aussi de mieux cerner le groupe de gènes
spécifiquement mis en jeu au cours de l'évolution chez l'homme (pendant les
derniers 200 000 ans), puisque l'on sait maintenant lesquels n'ont été
sélectionnés dans aucune autre lignée de primates. C'est le cas déjà bien
connu, et que cette étude confirme, du gène de la lactase, qui permet de
métaboliser le lactose du lait à l'âge adulte (avantage certain avec
l'apparition de l'agriculture et de l'élevage). Les chercheurs ont également
identifié un groupe de gènes impliqués dans certaines fonctions neurologiques
et dans le développement des muscles et du squelette.
Le niveau de
variabilité comme indicateur de la sélection
Jusqu'à présent,
l'identification des gènes sélectionnés nécessitait de travailler sur les
génomes de plusieurs dizaines d'individus suivant des méthodes statistiques.
Elle n'avait été réalisée que chez l'homme. Les chercheurs ont mis au point une
méthode ne nécessitant de disposer du génome que d'un seul individu. Elle est
fondée sur la recherche des régions du génome très pauvres en polymorphisme
allélique. Explications : chaque gêne est présent dans le génome en deux
exemplaires, que l'on appelle allèles (un sur chaque chromosome) et qui ne sont
pas parfaitement identiques : il existe un certain polymorphisme.
Lorsqu'une mutation avantageuse se produit et qu'elle se répand dans toute la
population, le génome de chaque individu devient identique dans la région
entourant le gène concerné. Le polymorphisme est alors très faible[3] :
une mutation avantageuse a été sélectionnée au détriment de la variabilité
locale du génome.
Reste à déterminer, à l'aide d'un plus grand nombre de
génomes de primates, l'étendue de ce phénomène en termes de gènes et de
fonctions biologiques. En incluant d'autres espèces de vertébrés dans l'étude,
il sera également possible de déterminer si nous partageons des événements
adaptatifs avec les rongeurs, les oiseaux ou les poissons, comme semblent déjà
le suggérer quelques observations isolées.
[1] Ce résultat est même probablement
sous-évalué, du fait du « bruit de fond » que génère la méthode
employée.
[2] Par exemple, la résistance à
certains virus chez les primates
[3] Les chercheurs travaillent sur le
rapport entre polymorphisme (nombre de bases différentes entre les 2
allèles) et divergence avec une espèce
voisine (nombre de bases différentes avec cette espèce), ce afin de s'assurer
que le faible polymorphisme n'est pas dû à une autre cause qu'une mutation
avantageuse.
Enard, D., Depaulis, F., Roest Crollius, H. (2010) Human and non-human primate genomes share hotspots of positive selection. Plos Genetics 6(2): e1000840. doi:10.1371/journal.pgen.1000840
Chercheur CNRS l Hugues Roest Crollius l T 01 44 32 23 70 l hrc@ens.fr
Presse CNRS l Claire Le Poulennec l T 01 44 96 49 88 l claire.le-poulennec@cnrs-dir.fr
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