En France, l'esturgeon est le plus grand poisson qui migre en rivière pour se reproduire, tout en effectuant l'essentiel de sa croissance en mer. C'est aussi l'un des poissons les plus menacés en Europe : il n'en resterait que quelques dizaines à quelques centaines d'individus. Du fait de la surpêche, des barrages, de la pollution et d'autres facteurs préjudiciables à l'espèce, il a connu une forte régression depuis le début du XX
e siècle. Aujourd'hui au bord de l'extinction, il a disparu de la plupart des fleuves européens. En France, il est encore observé au niveau de l'estuaire de la Gironde, près de Bordeaux. Sa pêche y est interdite depuis 1982. Des actions de recherche ont été initiées dès la fin des années 1970, et un plan de restauration est en cours en France. Afin de le développer correctement, il est primordial de connaître les espèces originelles (autochtones).
Seul l'esturgeon d'Europe (
Acipenser sturio) est à ce jour recensé en France. Toutefois, d'autres espèces pourraient avoir été présentes par le passé et avoir disparu aujourd'hui. Pour les identifier, les scientifiques s'appuient notamment sur les inventaires, les textes historiques et les collections des muséums. Mais ces sources d'information ne sont pas toujours très fiables. Dans le cas d'espèces disparues, les ossements issus de fouilles archéologiques représentent les témoins les plus sûrs. C'est pourquoi Nathalie Desse-Berset, archéozoologue au CNRS, s'est spécialisée dans l'étude morphologique des restes d'esturgeons. Elle a ainsi étudié des vestiges provenant de plusieurs sites archéologiques, notamment de la façade atlantique (île d'Oléron, estuaire de la Gironde, Vendée). Elle les a comparés aux squelettes de sa collection de référence, qui comporte des esturgeons européens provenant de la Gironde mais aussi des esturgeons atlantiques pêchés au Canada.
Sa conclusion est sans équivoque : une seconde espèce d'esturgeon, l'esturgeon atlantique (
Acipenser oxyrinchus), a été attestée sur la façade atlantique française à plusieurs périodes, de la Préhistoire au 2
e siècle après J.-C.. Plus précisément, l'île d'Oléron et l'estuaire de la Gironde hébergeaient deux espèces d'esturgeon à la fin du Néolithique, il y a 5 000 ans : l'esturgeon atlantique et l'esturgeon européen. Ces espèces ont cohabité en France durant au moins 3 000 ans. La présence d'une autre espèce d'esturgeon est ainsi, pour la première fois, avérée en France. Aujourd'hui disparue sur le territoire français, cette espèce fréquente de nos jours les côtes atlantiques nord-américaines.
Cette découverte livre des informations capitales pour les programmes de réintroduction des esturgeons en France. Elle soulève également de nombreuses questions sur l'histoire du peuplement des esturgeons. Grâce à ces nouveaux résultats, des recherches archéozoologiques sont initiées par Nathalie Desse-Berset sur l'ensemble du territoire national. De plus, des études en paléoécologie et paléogénétique (ADN mitochondrial et nucléaire) vont être menées, afin d'apporter des précisions sur la diversité génétique de ces populations récemment éteintes.

© Nathalie Desse-Berset / CNRS 2009
a. Écusson dorsal d'un esturgeon atlantique moderne provenant du Canada.
b. Écusson dorsal d'un esturgeon atlantique provenant de Ponthezières (île d'Oléron) et datant du Néolithique final

© Nathalie Desse-Berset / CNRS 2009
Esturgeon atlantique dans le fleuve Saint Jean (Nouveau Brunswick, Canada); taille : 220 cm.
Notes :
(1) Elle travaille au Centre d'études Préhistoire, Antiquité, Moyen Âge (CEPAM, Université de Nice / CNRS).
Références :
First archaeozoological identification of Atlantic sturgeon (Acipenser oxyrinchus Mitchill 1815) in France. Nathalie Desse-Berset. Comptes-rendus de l'Académie des sciences. C.R. Palevol. tome 8, 8 (décembre 2009), 717-724 (doi:10.1016/j.crpv.2009.06.001)