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Paris, 9 septembre 2004

Pister la peste au fil des siècles

La paléomicrobiologie au service de la santé

Peste noire, peste bubonique, pneumonie pesteuse, la peste a reçu plusieurs appellations selon que ses contemporains retenaient l'un ou l'autre de ses aspects effroyables. Yersinia pestis, bacille de la peste identifié lors de l'épidémie du 19è siècle, est-il aussi responsable de la peste justinienne au 6è siècle ? Pour y répondre, les chercheurs de l'Unité des Rickettsies et pathogènes émergents, un laboratoire du CNRS et de l'université d'Aix-Marseille 2, se sont associés à quatre équipes de recherche[1]. Ils ont mis au point un procédé original pour différencier les trois « variants » de cette bactérie et déterminer leur rôle au cours des trois pandémies historiques.

 

A l'échelle de la Terre, Yersinia pestis est une bactérie toute jeune, d'à peine 20000 ans, mais déjà très résistante aux antibiotiques. Les chercheurs ont voulu vérifier si la maladie infectieuse que l'on connaît aujourd'hui a bien une parenté avec les épidémies relatées par les documents historiques. Les textes d'histoire, de littérature mais également l'iconographie, dont les peintures, ont permis de décrire deux pandémies de peste. La première, la « peste Justinienne » a eu lieu à partir du 6ème siècle sous le règne de l'empereur Justinien. La seconde, la « peste noire », a atteint l'Europe en 1347 et l'a ravagée. On estime qu'elle a alors tué un tiers de la population européenne médiévale.

 

Seule la troisième pandémie, qui a débuté à la fin du 19ème siècle en Asie du sud, a une origine microbienne certaine, Yersinia pestis ayant été découverte en 1894 par Alexandre Yersin, élève de Pasteur envoyé spécialement à cet effet en Chine. Une partie du mystère s'est levée quand l'équipe des Rickettsies a démontré en 1998 (lors de travaux précédents) que la deuxième pandémie ainsi que ses résurgences comme l'épidémie de peste de 1720 à Marseille, était effectivement due à Yersinia pestis. Mais une controverse persiste : Yersinia pestis Antiqua, l'un des trois variants de l'espèce Yersiania pestis, serait à l'origine du premier désastre, Medievalis du second et Orientalis aurait provoqué le dernier, toujours actuel, parti de Chine.

 

Les caractères biochimiques propres à Yersinia pestis « moderne » n'étant plus repérables dans les restes anciens, les chercheurs ont recherché des fragments moléculaire d'ADN spécifiques à la bactérie…dans la pulpe dentaire de squelettes datant du 7ème siècle ! En effet, la pulpe est le tissu conjonctif qui résiste le plus longtemps après enfouissement des cadavres, car elle est protégée de la contamination des milieux extérieurs par l'émail de la dent, barrière très difficilement franchissable. Comme ce tissu est richement vascularisé, les microbes qui transitent par voie sanguine (appelés microbes bactériémiques ou virémiques) doivent contaminer à un moment la pulpe dentaire. Leurs résultats montrent que la première pandémie de peste était bien liée à la bactérie.

 

Les chercheurs ont également développé une nouvelle méthode originale pour caractériser les trois souches différentes de l'espèce microbienne. Deux génomes entiers de Yersinia pestis étant disponibles dans une banque informatique de données, une comparaison bio-informatique des deux séquences leur a permis de mettre en évidence des zones génomiques, situées entre les gènes, très différentes d'une souche à l'autre. Autrement dit, l'équipe a décrypté, entre deux gènes codant d'un chromosome, les zones intercalaires. Dans celles-ci, des petits fragments d'ADN, au nom anglais de « Spacer », ne semblent pas jouer de rôle de codage, mais présentent l'avantage d'être singulièrement reconnaissables et différents les uns des autres, d'un variant de l'espèce Yersinia pestis à l'autre. Les chercheurs ont donc « séquencé » les mêmes régions sur leurs échantillons anciens pour établir des comparaisons. Ils ont appelé cette méthode d'analyse « Multiple Spacer Typing (MST)» et pensent pouvoir la généraliser à d'autres bactéries, aujourd'hui récalcitrantes à l'identification. En conclusion, la même souche, Yersinia pestis Orientalis, se montre responsable de la première, de la seconde et de la troisième pandémie.

 

Parce que la maladie continue à sévir dans un grand nombre de pays, en Afrique, dans l'île de Madagascar et aussi aux Etats Unis où quelques dizaines de cas sont documentés tous les ans dans les états frontières du Mexique ; parce que le bacille est classé parmi les plus dangereux de la menace terroriste, il est essentiel d'avoir identifié Yersinia pestis Orientalis comme variant le plus dangereux. Il sévit à chaque fois à l'échelle planétaire, alors que les deux autres, tout aussi pathogènes, ont une portée « régionale », à l'échelle d'un pays.

 

Pour Michel Drancourt, ces recherches entreprises il y a six ans ne s'arrêtent pas là, car « la sur-dimension de ces épidémies passées laissent penser qu'il pourrait y avoir d'autres modes de transmission. La peste pourrait avoir été transmise, non seulement par les parasites des rongeurs, comme c'est le cas aujourd'hui, mais éventuellement par les ectoparasites de l'homme. La société du moyen-âge, bien plus riche en puces, poux… pourrait offrir à nouveau de beaux sujets d'études aux micropaléobiologistes ! »

 

peste

© Michel Drancourt & Bernard Campana, Fédération de microbiologie clinique, Assistance Publique - Hôpitaux de Marseille.

Colonies de Yersinia pestis sur milieu de culture au laboratoire.




[1] Voir références


Références :

Orientalis-like Yersinia pestis found by spacer genotyping during historical plaque pandemics, Emerging Infectious Diseases, septembre 2004, Michel Drancourt (1), Véronique Roux (1), La Vu Dang (1), Lam Tran-Hung (1), Dominique Castex (2), Viviane Chenal-Francisque (3), Hiroyuki Ogata (4), Pierre-Edouard Fournier (1), Eric Crubézy (5) et Didier Raoult (1)

(1) Unité des Rickettsies (CNRS et Université de la Méditerranée, Mix-Marseille 2)
(2) Laboratoire d'anthropologie des populations du passé (CNRS et Université de Bordeaux 1)
(3) Unité des Yersinia de l'Institut Pasteur
(4) Information génomique et structurale (CNRS)
(5) Centre d'anthropologie (CNRS, EHESS,Universités de Toulouse 2 et 3)

Contacts :

Chercheur :
Michel Drancourt
Unité des Rickettsies (CNRS et Université d'Aix-Marseille 2)
Tél : 04 91 32 55 17/43 75
Mél : michel.drancourt@medecine.univ-mrs.fr

Communication du département des sciences de la vie du CNRS :
Jean-Pierre Ternaux, 01 44 96 43 90
Mél : jean-pierre.ternaux@cnrs-dir.fr

Bureau de presse du CNRS :
Magali Sarazin, 01 44 96 46 06
Mél : magali.sarazin@cnrs-dir.fr


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