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Paris, 2 mars 2009
Depuis la publication
de L'origine des espèces, de Charles Darwin, il y a 150 ans, on sait que l'un
des moteurs de l'évolution est la sélection naturelle. Le résultat de cette
sélection dépend des conditions environnementales et des interactions entre
espèces (compétition, prédation, parasitisme, coopération). Il y a une
vingtaine d'années, un nouveau champ de recherches apparaît, l'évolution
expérimentale, qui va permettre aux scientifiques de mieux comprendre les
mécanismes de l'évolution. Il s'agit par exemple de cultiver des populations de
bactéries dans des conditions bien contrôlées, sur un grand nombre de
génération. Ces populations sont composées de nombreux individus au départ
identiques sur le plan génétique. Chez les bactéries, le renouvellement des
générations étant très rapide, quelques mois suffisent pour observer
l'émergence de nombreux mutants, à l'origine de lignées génétiquement
différentes. Au lieu d'avoir à reconstituer le passé, les scientifiques sont
désormais les témoins directs de l'apparition de nouvelles espèces (1).
Les chercheurs du
laboratoire Écologie et évolution ont utilisé ce type d'expérience pour
comprendre comment l'environnement influe sur l'évolution d'un couple de
bactéries. L'une est le prédateur, Bdellovibrio bacteriovorus, et l'autre est
la proie Pseudomonas fluorescens. Le prédateur pénètre dans la proie et la tue
en la consommant de l'intérieur. C'est une bactérie assez répandue, que des
chercheurs anglais (2) avaient proposé
d'utiliser comme « antibiotique vivant ». La proie, elle, possède une grande
capacité d'adaptation : cultivée en milieu liquide dans une bouteille non
agitée, elle donne naissance à deux nouvelles formes (ou espèces) qui occupent
chacune une niche écologique : WS (wrinkly spreader morph) forme un biofilm à
la surface du milieu nutritif et FS (Fuzzy spreader morph) vit au fond de la
bouteille pauvre en oxygène. SM (ancestral smooth morph), la forme initiale,
occupe la phase liquide du milieu nutritif riche en oxygène. Chaque espèce
forme des colonies d'aspect différent permettant de suivre la diversification
des populations.
Dans leur expérience,
les chercheurs ont travaillé sur 36 populations de P. fluorescens, cultivées dans un milieu liquide et enfermées
dans 36 bouteilles constamment agitées. Ils ont introduit le prédateur dans la
moitié des bouteilles. À intervalles de temps réguliers (2, 3 ou 4 jours), une
fraction de chacune des populations (1 pour cent ou 0,1 pour cent) est prélevée
puis inoculée dans une nouvelle bouteille remplie de milieu de culture frais.
Ces transferts simulent une perturbation environnementale. On peut les comparer
à une tempête qui ravagerait une forêt. Elle abat les grands arbres, mais
permet à d'autres espèces du sous-bois de se développer. En faisant varier la
fréquence et l'intensité des tempêtes, on privilégie certaines espèces par
rapport à d'autres, ce qui entraîne soit le maintien de la biodiversité, soit
au contraire la prolifération de certaines espèces. Dans leur expérience, en
faisant varier la fréquence et l'intensité des transferts, les chercheurs
simulent six conditions environnementales différentes. Ils ont réalisé 20
transferts successifs (correspondant à 300 générations) au cours desquels, ils
ont conservés les prédateurs et les proies par congélation, leur permettant par
exemple de tester l'efficacité des prédateurs après évolution sur les proies ancêtres,
ou inversement. En « manipulant » ainsi le temps, ils ont suivi l'évolution de
l'efficacité des prédateurs et de la résistance des proies.
À la fin de
l'expérience, dans les bouteilles sans prédateur, seule la proie SM est
présente : il n'y a pas eu d'apparition de nouvelle espèce. Dans les autres
bouteilles, la présence du prédateur entraîne la sélection naturelle de proies
résistantes au prédateur : il y a donc évolution de la proie. On constate
l'apparition de plusieurs types de proies résistantes, de forme SM, FS et WS.
Les WS se collent aux parois, se transfèrent mal et finissent par disparaître
de l'expérience. Les SM poussent plus vite que les FS, mais sont moins
résistantes au prédateur. En fonction des conditions de transfert, c'est l'une
ou l'autre qui est sélectionnée. Le prédateur évolue également. Il est capable
de s'adapter aux proies résistantes FS, mais pas aux proies résistantes SM. Les
raisons qui rendent les proies résistantes ou les prédateurs capables de les
attaquer à nouveau restent mal comprises. Le séquençage du génome de ces
bactéries permettrait probablement de comprendre les mécanismes sous-jacents.
Quoi qu'il en soit, pour la première fois, les chercheurs ont montré que la
co-évolution de la proie et du prédateur n'est pas systématique, mais dépend du
type de résistance de la proie, elle-même sélectionnée par les conditions
environnementales. Au final, c'est l'environnement qui détermine s'il y aura
co-évolution ou pas.
D'autre part, plutôt
que d'utiliser une molécule antibiotique, deux chercheurs anglais avaient
proposé il y a quelques années d'utiliser B. bacteriovorus, le prédateur, pour
tuer les bactéries qui nous rendent malades. Ces chercheurs pensaient qu'aucun
bacille (un groupe de bactéries auquel appartient la proie P. fluorescens) ne
pouvait développer de résistance à ce prédateur. L'expérience montre le
contraire. Au vu des résultats, l'utilisation du prédateur bactérien comme
antibiotique vivant risquerait d'entraîner la sélection de souches bactériennes
résistantes à ce prédateur. Il n'y aurait pas nécessairement plus d'avantage
qu'une thérapie antibiotique chimique classique.

© Edouard Jurkevitch
A gauche, le prédateur, Bdellovibrio bacteriovorus, possède un flagelle qui lui permet de rechercher activement ses proies. A droite, le prédateur à l'intérieur de sa proie , en train de se nourrir de son cytoplasme.

© CNRS/Romain Gallet
Colonies sur boite de Pétri de Pseudomonas fluorescens, de droite à gauche, les morphes SM, FS et WS.
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(1) Chez les bactéries, la reproduction est asexuée. L'absence d'échange de matériel génétique entre les différents mutants permet de considérer que ces derniers sont à l'origine de nouvelles espèces
(2) E. Sockett et C. Lambert, de l'Université de Nottingham, dans un article de Nature Reviews microbiology, Vol 2, août 2004 (p. 669)
Ecological Conditions Affect Evolutionary Trajectory in a Predator-Prey system, Gallet R, Tully T, Evans ME, Evolution volume 63, issue 3, 641–651 mars 2009, mars 2009.
Chercheurs l Romain Gallet l T 06 32 68 47 95 l rgallet@gmail.com
Thomas Tully l T 01 44 32 23 10 l tully@biologie.ens.fr
Presse CNRS l Claire Le Poulennec l T 01 44 96 49 88 l claire.le-poulennec@cnrs-dir.fr
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