
LHC

© CERN, illustration P. Mouche
À 100 mètres sous terre, le LHC a été installé dans l'anneau de béton qui a abrité le LEP, l'ancien collisionneur d'électrons. Il mesure 27 kilomètres de circonférence.
Le seigneur des anneaux
Concrètement, le LHC est composé d’un tube d’environ un mètre de diamètre et 27 kilomètres de long, en forme d’anneau. À l’intérieur se trouvent deux tubes à vide où circulent en sens inverse les paquets de protons, entourés de quelque 9 000 aimants supraconducteurs5. Ces derniers génèrent un puissant champ magnétique, près de 175 000 fois plus intense que celui de la Terre (8,3 teslas), qui permet de guider les protons sur leur trajectoire. Un système cryogénique à l’hélium liquide permet de porter le tout à une température de – 271,3 °C. Les protons sont injectés par paquets dans le LHC à partir d’une succession d’accélérateurs de plus en plus puissants. À plein régime, chaque tube du LHC contiendra ainsi 2 808 paquets de cent milliards de protons chacun, avançant à 99,999 % de la vitesse de la lumière. Ils feront plus de onze mille fois le tour de l’anneau en seulement une seconde ! Après une dizaine d’heures de fonctionnement, et donc des centaines de millions de tours, les paquets, atténués par les collisions, seront évacués et remplacés par des paquets tout frais.

© CERN
La structure du LHC renferme les deux tubes à vide des faisceaux, les aimants, ainsi que le système cryogénique.

© CERN
Le « réfrigérateur » du LHC permet de maintenir à – 271,3 °C les aimants supraconducteurs nécessaires au guidage des protons.
Deux pistes pour le boson de higgs
La plus impressionnante des expériences est Atlas (A Toroidal LHC Apparatus). Jugez un peu : l’ensemble du détecteur mesure près de 46 mètres de long et 25 mètres de diamètre ! Son but : dénicher le fameux boson de Higgs et tester la physique au-delà du modèle standard.
C’est au Laboratoire de l’accélérateur linéaire (LAL), à Orsay9, qu’a été inventé son calorimètre électromagnétique à argon liquide, qui mesure l’énergie des photons et des électrons. Il est composé d’un empilement de plaques métalliques et d’électrodes, baignant dans de l’argon liquide. Chaque particule qui le traverse arrache aux atomes d’argon des électrons qui sont ensuite collectés par les électrodes pour former un signal identifiable. Mais pour que la machine réponde en quelques dizaines de nanosecondes, il a fallu lui donner une forme totalement inédite : les plaques et les électrodes ont été pliées en accordéon et empilées pour former un cylindre. « Grâce à cette structure, il n’y a, de plus, aucune zone aveugle dans le détecteur, explique Daniel Fournier, responsable de l’expérience Atlas pour le CNRS et co-inventeur de l’appareil. C’était un véritable défi mécanique et électronique puisque, au final, nous devons traiter près de 200 000 canaux de lecture. » Ont également participé à la mise au point et à l’assemblage de ce gigantesque calorimètre et de son électronique le Laboratoire de physique nucléaire et des hautes énergies (LPNHE)10, à Paris, le Laboratoire d’Annecy-le-Vieux de physique des particules (LAPP)11 et le Centre de physique des particules de Marseille (CPPM)12. Le Laboratoire de physique corpusculaire (LPC Clermont)13, à Clermont-Ferrand, a quant à lui contribué de manière déterminante à la conception du calorimètre hadronique. À Grenoble, dans le même temps, les membres du Laboratoire de physique subatomique et cosmologie (LPSC)14 ont mis au point une partie complémentaire, le pré-échantillonneur, qui permet de déterminer précisément l’énergie des particules au moment où elles entrent dans le calorimètre, ainsi que le système cryogénique de ce dernier. Enfin, la partie la plus centrale du trajectographe d’Atlas a été élaborée au CPPM ; il s’agit d’un détecteur en silicium doté de 82 millions de pixels !

© CERN, ATLAS
Atlas CMS et Alice forment de grands cylindres qui englobent trois des points de collision des faisceaux de protons. Les particules créées seront traquées par les couches successives de détecteurs qui constituent chaque expérience.
L’autre grande expérience du LHC est CMS (Compact Muon Solenoid). Il est nettement plus petit qu’Atlas mais beaucoup plus lourd : 11 000 tonnes contre « seulement » 7 000 tonnes pour son grand frère. Cette masse est notamment due à son aimant interne, très compact, qui génère un champ magnétique 80 000 fois plus intense que celui de la Terre. Lui aussi a pour objectif de dénicher le boson de Higgs et les particules supersymétriques, mais il utilise pour cela des technologies différentes d’Atlas. Ainsi, les deux appareils se complètent. Son calorimètre électromagnétique, par exemple, est composé de cristaux de tungstate de plomb, qui émettent de la lumière lorsqu’ils sont frappés par les photons ou les électrons. Les études pionnières menées au LAPP sur ce matériau ont grandement contribué à son choix. Quant à la lumière qu’il émet, elle est collectée par des dispositifs appelés photodiodes à avalanche, construits, étudiés et calibrés à l’Institut de physique nucléaire de Lyon (IPNL)15. L’Institut a aussi contribué, avec le LLR, à toute l’électronique de lecture. Le trajectographe de CMS, également en silicium, a été, lui, en partie assemblé à l’IPNL et à l’Institut pluridisciplinaire Hubert Curien (IPHC) 16, à Strasbourg. « Nous avons pris en charge la construction d’un tiers des 288 “pétales” de silicium qui constituent le trajectographe, indique Pierre Van Hove, de l’IPHC. Il a aussi fallu assurer leur qualité : ce détecteur doit tenir quinze ans avec seulement 0,5 % de défauts. »
Deux limiers pour les particules
Les deux autres points de collision du LHC sont occupés par les expériences LHCb et Alice 17. Si elles aussi pourront observer des manifestations de la nouvelle physique et même trouver le boson de Higgs, elles s’attachent avant tout à décrypter des phénomènes bien précis. Ainsi LHCb a été conçue pour étudier des particules spécifiques – les hadrons constitués de quarks dits « beaux » – et les subtiles variations de comportement entre elles et leurs antiparticules. Ceci afin de mieux comprendre le mécanisme subtil brisant l’équilibre entre matière et antimatière et, finalement, de savoir pourquoi cette dernière a disparu dans l’Univers au profit de la matière. « Les hadrons beaux seront émis très près du faisceau de protons, explique Marie-Hélène Schune, du LAL. C’est pourquoi LHCb n’a pas la forme d’un cylindre comme les trois autres expériences. Il suffisait de placer les détecteurs d’un côté du point de collision. » Cinq groupes français 18 ont pris part à la construction de la structure mécanique et à toute la chaîne électronique des calorimètres. Ils se sont également chargés d’une partie du détecteur de muons et du dispositif de déclenchement de l’expérience. En fait, les quatre grands détecteurs disposent d’un tel système. Car parmi les quarante millions de collisions par seconde, une majorité ne produit rien d’intéressant. Inutile dans ce cas d’enregistrer tous les événements. Des dispositifs de sélection, basés sur la nature et l’énergie des particules détectées, ont donc été installés. Ce sont eux qui spécifient aux systèmes informatiques quels événements il faut enregistrer pour ensuite les restituer aux physiciens.
L’IPNL et le LPC Clermont ont apporté beaucoup à la mise au point de ces « déclencheurs » pour Alice. Contrairement aux trois autres, l’expérience va surtout s’intéresser aux collisions d’ions de plomb, qui ne devraient débuter que l’année prochaine (en fait, toutes les expériences vont plus ou moins tirer parti des deux types de collisions). La violence du choc entre ces ions lourds sera telle qu’un nouvel état de la matière – un plasma de quarks et de gluons – devrait apparaître pendant une fraction de seconde, comme cela a sans doute été le cas à la naissance de l’Univers. En étudiant les particules issues de la collision, notamment les muons et certains hadrons, les chercheurs sauront si un tel plasma – qui existerait encore aujourd’hui au cœur de certaines étoiles appelées étoiles à neutrons – a bien été produit au LHC et en détermineront certaines caractéristiques. Là encore, les équipes de l’IN2P3 se sont largement impliquées dans la conception et la fabrication de plusieurs sous-détecteurs : le spectromètre à muons, doté de plus d’un million de voies de détection, au laboratoire Subatech19, à Nantes, au LPC Clermont, à l’IPNL et à l’IPN, une partie du trajectographe en silicium et de son électronique à Subatech et à l’IPHC. Certains groupes, dont celui du LPSC, à Grenoble, travaillent à l’élaboration d’un calorimètre électromagnétique qui devrait être installé après le démarrage du LHC.
Évidemment, toutes ces équipes n’en ont pas terminé avec le LHC. Après avoir participé au montage des instruments dans le tunnel souterrain, de nombreux scientifiques du CNRS effectuent les derniers tests, en mesurant notamment la réponse des détecteurs aux rayons cosmiques en provenance de l’espace. Pendant que d’autres envisagent déjà l’avenir et commencent à étudier les solutions techniques pour faire du LHC un superLHC, encore plus puissant. Tous, cependant, affûtent déjà leurs formules physiques en prévision des premières données qui ne devraient pas tarder à leur parvenir.
Fabrice Demarthon
>> En ligne
Toutes les infos sur le LHC, la contribution française au projet ainsi que les dernières actualités sur : http://lhc-france.fr un site du CNRS et du CEA
>> À lire
Candide et le physicien, Bernard d’Espagnat et Claude Saliceti, Fayard, 2008
La grille de calcul du LHC Contact : Fabio Hernandez, fabio@in2p3.fr |
1. Les hadrons sont des particules subatomiques composées de quarks et de gluons.
2. Laboratoire CNRS / Université Paris-Sud-XI.
3. L'électronvolt est une unité de mesure d'énergie. En physique des particules, elle désigne aussi la masse des particules. 1 téraélectronvolt (1 TeV) = 1 000 milliards d'électronvolts. 1 gigaélectronvolt (1 GeV) = 1 milliard d'électronvolts.
4. Les ions lourds de plomb ne circuleront qu'une faible partie du temps dans la machine.
5. Les aimants supraconducteurs sont constitués de bobines dans lesquelles le courant électrique circule sans aucune résistance. Ils nécessitent des températures très basses pour fonctionner.
6. Institut CNRS / Université Paris-Sud-XI.
7. Deux expériences plus petites, Totem et LHCf, ont été installées près de CMS et d'Atlas. 8. Laboratoire CNRS / École polytechnique.
9. Laboratoire CNRS / Université Paris-Sud-XI.
10. Laboratoire CNRS / Universités Paris-VI et VII.
11. Laboratoire CNRS / Université Chambéry.
12. Laboratoire CNRS / Université Aix-Marseille-II.
13. Laboratoire CNRS / Université Clermont-Ferrand-II.
14. Laboratoire CNRS / Université Grenoble-I /INP Grenoble.
15. Institut CNRS / Université Lyon-I.
16. Institut CNRS / Université Strasbourg-I.
17. Lire Le journal du CNRS, n° 190, nov.-déc. 2005, p. 6-7.
18. Le CPPM, le LAL, le LAPP, le LPC Clermont et le LPNHE.
19. Laboratoire CNRS / Université Nantes / ENSTIM Nantes.
Abdelhak Djouadi,
abdelhak.djouadi@th.u-psud.fr
Didier Lacour,
lacour@in2p3.fr
Jean-Marie Brom,
jean-marie.brom@ires.in2p3.fr
Daniel Bloch,
daniel.bloch@ires.in2p3.fr
Christian Kuhn,
christian.kuhn@ires.in2p3.fr
Pierre Van Hove,
pierre.vanhove@ires.in2p3.fr
Yves Sirois,
yves.sirois@in2p3.fr
Serge Kox,
kox@in2p3.fr
Bernard Ille,
b.ille@ipnl.in2p3.fr
Guy Wormser,
wormser@lal.in2p3.fr
Daniel Fournier,
daniel.fournier@cern.ch
Marie-Hélène Schune,
schunem@lal.in2p3.fr
Tomas Junquera,
junquera@ipno.in2p3.fr
Gilles Belot,
belot@ipno.in2p3.fr
Jean-Pierre Thermeau,
thermeau@ipno.in2p3.fr
Bruno Espagnon,
espagnon@ipno.in2p3.fr
Yannis Karyotakis,
yannis.karyotakis@lapp.in2p3.fr
François Vazeille,
vazeille@clermont.in2p3.fr
Ginés Martinez,
gines.martinez@subatech.in2p3.fr
Renaud Le Gac,
legac@cppm.in2p3.fr
Sylvain Tisserant,
tisseran@cppm.in2p3.fr