
Les bandesMichel Fize est sociologue au CNRS, mis à disposition au Cabinet du ministère de la Défense pour y mener une étude d’évaluation scientifique du dispositif « Défense 2e Chance » 1.
On fait volontiers l’amalgame entre « bandes » et violence : qu’en pensez-vous ?
On assiste, en effet, à une montée de violence chez certaines bandes, mais c’est une erreur de généraliser : tant qu’il y aura des jeunes, il y aura des bandes. On se met en bande pour de multiples raisons, la plus essentielle étant une recherche spontanée de sécurité et de protection contre le monde extérieur. Il m’a paru important de retravailler cette question pour rappeler quelques vérités oubliées : d’une part, le phénomène des bandes s’inscrit sur un large spectre allant de la bande ordinaire de copains jusqu’à la bande plus exceptionnelle formée de jeunes délinquants ; c’est dire combien c’est un phénomène global. D’autre part, cela concerne des jeunes de tous milieux sociaux ; les conduites délinquantes elles-mêmes ne sont pas l’apanage de certains jeunes des cités populaires – rappelons-nous, à côté des « blousons noirs », les « blousons dorés » qui sévissaient dans les années 1950-1960.
Quelles évolutions remarquables avez-vous observées ?
Si je prends l’exemple des bandes délinquantes qui restent un épiphénomène de la globalité évoquée plus haut, c’est là que le changement est le plus manifeste depuis une quinzaine d’années. Ce que j’ai pu observer, c’est à la fois un rajeunissement, une féminisation et une radicalisation du phénomène. En clair : on entre dans une bande plus tôt, être une fille n’est plus un handicap insurmontable et on s’y adonne quelquefois à des conduites très violentes (rodéos, viols…). Ensuite, ce que j’ai encore observé, mais cette fois d’une manière plus générale, dans toutes les catégories de bandes, c’est ce que j’ai appelé le passage de l’« entre soi » à l’« autre-ennemi » c’est-à-dire de bandes qui ne sont plus seulement organisées pour des raisons ludiques mais qui visent de plus en plus, ou à l’occasion, à en « découdre » avec les forces emblématiques de l’État, forces de l’ordre au premier chef, jugées responsables de leur exclusion réelle ou potentielle de la société. Ces mouvements peuvent même être interprétés comme des formes inconscientes de « révolte sociale ». Autre changement : du fait de situations d’insertion plus problématiques, la durée de vie des bandes a tendance à augmenter. En clair, on reste de plus en plus longtemps en bande faute d’être admis dans la société.
Comment notre société peut-elle répondre à cette « grande infortune sociale et morale » ?
La violence juvénile n’est pas une fatalité. Les déviances dont peuvent se rendre coupables certains jeunes traduisent avant tout une grande souffrance et un grand désarroi devant leur incapacité à rejoindre la vie active. Il existe pourtant des réponses sous forme de thérapies sociales adaptées qui s’appellent le dialogue, la formation et l’insertion socio-professionnelle, comme en témoigne le dispositif « Défense 2e Chance » que je suis en charge d’évaluer depuis deux ans pour le compte du ministère de la Défense. Pour parler de la répression, celle-ci, qui est une réaction épidermique, est inadaptée et socialement inefficace ; la prévention est, quant à elle, insuffisante et stigmatisante.
Comprendre, dialoguer, c’est à cette condition, à mon sens, que l’on pourra espérer réduire la catégorie des « bandes » les plus déviantes. Ce qui suppose que nous surmontions la peur que nous avons de ce que l’on appelle la « mauvaise jeunesse »…
Propos recueillis par Léa Monteverdi
1. Il permet à des jeunes de rejoindre des internats pour vivre en collectivité, apprendre à lire et à écrire, accéder à une formation, etc.