Moteur de recherche

 

Retour au sommaire

Ils ont choisi la France et le CNRS

Mark van Atten. Pensées d'un promeneur solitaire

Absorbé par sa lecture, Mark Van Atten sursaute presque quand un bruit ou une personne du monde extérieur viennent l'interrompre. Un phénomène quasi exceptionnel à l'Institut d'histoire et de philosophie des sciences et des techniques (IHPST) 1, où le silence est règle d'or ; étonnant contraste avec l'effervescence du Quartier latin, dans lequel se situe ce laboratoire. Mark, le penseur, y mène une vie parallèle intense et semble en dehors du temps. Si bien que lorsqu'on lui rend visite et qu'il réintègre notre monde, les années ne semblent pas avoir prise sur lui. Âgé de trente-deux ans, il en paraît vingt-cinq. Lorsqu'il se lève, il étonne encore. C'est une silhouette longiligne de plus de 1,90 m qui vous salue timidement et vous considère avec bienveillance. Son « bonjour » aux tonalités nordiques – il est né aux Pays-Bas – tranche avec son blazer bleu marine propre aux collégiens anglais de Cambridge. Et si l'on ne délaisse pas les clichés, on s'amuse de ce que ce Néerlandais, très gentleman, commande un thé dans un pub.

Mais retour à l'essentiel, la raison d'être de ce spécialiste de la phénoménologie de Husserl 2 – bien qu'il ne se qualifie avec modestie que « d'un peu spécialiste » – qui cherche à démontrer l'importance d'une philosophie de l'esprit dans le fondement des mathématiques. Pour cela, Mark partage presque son quotidien avec Brouwer et Gödel 3, deux personnages qui selon lui ont « révolutionné la logique et les mathématiques à l'aube du xxe siècle ; Gödel a initié l'approche mathématique de la logique, tandis que Brouwer a développé le premier système mathématique dit intuitionniste 4 ». Notre jeune philosophe tente de comprendre comment leurs vues philosophiques conduisent à des mathématiques différentes. Deux personnalités qui, bloquées dans leurs théories, sont allées vers la philosophie pour retrouver la lumière. Tout comme Mark.

Titulaire d'une maîtrise en intelligence artificielle à l'université d'Utrecht, après être passé par l'étude des modèles cognitifs de l'esprit – via celle des réseaux neuronaux –, il rencontre un grand connaisseur de Brouwer, Dirk Van Dalen. C'est là qu'il délaisse l'intelligence artificielle pour suivre, toujours à Utrecht, un enseignement en philosophie. Car « si l'on peut étudier les mathématiques du point de vue des sciences cognitives, ces recherches restent empiriques et non conceptuelles », déclare cet esprit mature qui n'aime pas la facilité. Doué et bénéficiant des cours dispensés lors de sa formation en intelligence artificielle (épistémologie, philosophie du langage, philosophie de l'esprit), Mark soutient brillamment sa thèse en 1999. Un travail sur la suite de choix (objet mathématique introduit par Brouwer) et sa justification philosophique. Une thèse enrichie par les conseils du Pr Van Dalen et par une année passée au département de philosophie d'Harvard auprès du Pr Parsons. L'aventure intellectuelle se poursuit par un postdoc à Utrecht et Louvain. Mais même après un tel parcours, dans ce champ scientifique, son pays n'offre pas la possibilité d'être chercheur permanent. Ce que permet le CNRS.

En 2003, Mark passe le concours de chargé de recherche et, fort de son succès, intègre l'Institut d'histoire et de philosophie des sciences et des techniques à Paris. S'il s'accorde quelques séances de cinéma asiatique ou français, la capitale est surtout le point névralgique où échanger avec de grands philosophes étrangers en anglais, français, allemand ou néerlandais. Les dédales de Paris sont aussi le prétexte de longues promenades solitaires, lors desquelles il exerce sa pensée.

 

Stéphanie Bia

 

Notes :

1. Laboratoire CNRS / Université Paris-I / ENS Cachan.
2. Théorie qui pose la problématique suivante : comment est-il possible avec notre esprit subjectif de saisir des vérités objectives, par exemple des vérités mathématiques ?
3. Comme Platon, Gödel pensait que les objets mathématiques existent indépendamment de notre esprit et que nous les découvrons.
4. D'après Brouwer, il n'y a aucune réalité mathématique en dehors du moi et de son activité de construction. L'esprit construit les objets mathématiques à partir de l'« intuition pure » du temps – et pas, par exemple, de celle de l'espace, car Brouwer considère que l'intuition du temps est présupposée dans la construction de n'importe quel objet, y compris l'espace structuré.

Contact

Mark Van Atten
Institut d'histoire et de philosophie des sciences et des techniques, Paris
mark.vanatten@univ-paris1.fr


Haut de page

Retour à l'accueilContactcreditsCom'Pratique