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La multidisciplinarité dans les gènes

Lluis Quintana-Murci

« Je suis né à Palma de Majorque », précise d'emblée Lluis Quintana-Murci. Peut-être pour nous éclairer sur l'origine de sa voix chantante et de son nom aux saveurs exotiques. Peut-être aussi pour amorcer le récit de son parcours, ponctué de petites et grandes migrations – un peu à l'instar des populations qu'il étudie, au sein de l'Institut Pasteur. Installé au premier étage, l'homme reçoit dans un petit bureau envahi d'un désordre de bon aloi. Regard cerné de lunettes bleues et look décontracté témoignent d'une jeunesse – 35 ans – qui tranche avec ses responsabilités. Là à la tête de l'équipe « Génétique de populations humaines » dans l'unité « Prévention et thérapie moléculaires des maladies humaines » 1, ici responsable européen du projet Genographic 2. Voué à engranger les données sur la diversité génétique des hommes et leurs migrations, ce dernier lui ouvre une voie royale vers la multidisciplinarité… l'un de ses « dadas ».

À l'origine, il y a une forte attirance pour la vie marine. Elle lui vient, durant son enfance, des documentaires de Cousteau et d'ouvrages d'éthologie des cétacés. À l'heure d'entrer à l'université, la biologie s'impose comme une passerelle vers le grand bleu. Une maîtrise de biologie marine et microbiologie plus tard, voici notre jeune homme qui change de cap « par hasard et aussi par intérêt pour le fondamental » : il intègre un laboratoire de génétique humaine… sur son île natale. Si le sujet lui plaît – l'ADN mitochondrial 3 des populations juives d'origine méditerranéenne –, l'appel du large se fait sentir. C'est qu'il veut découvrir d'autres cultures et d'autres langues… Le destin des appels d'offres l'envoie à Pavie, dans le Nord de l'Italie. Au sein du département de génétique fondé par Luca Cavalli-Sforza, l'atmosphère de travail est fort stimulante, et sa directrice de thèse, « une femme de 68 ans très rigoureuse », partage avec Lluis le goût de l'honnêteté et de la franchise. Deux valeurs clés dans sa vie tant professionnelle que relationnelle, « car j'aime avant tout être direct et ne pas me perdre dans des phrases sans fin ». Heureux ? Pas tout à fait. Le rêve d'une dolce vita à la Fellini s'est vite dissipé sous l'« atmosphère froide et lourde de Pavie, qui ne [lui] correspondait pas ».1998. Sa thèse en poche, il « migre » à Paris. Direction l'Institut Pasteur pour approfondir ses connaissances sur le chromosome Y et ses pathologies. C'est parti pour deux années très « biologie » sans délaisser pour autant les travaux en génétique des populations. Deux années de bien-être, aussi, dans cette ville « située au juste milieu entre les mondes latin et anglo-saxon ». Son admission au CNRS, en 2001, l'en détachera temporairement au profit de Lyon, dans le laboratoire de linguistique de Jean-Marie Hombert 4. L'affectation incarne la nouvelle politique de multidisciplinarité du CNRS, à laquelle adhère totalement notre généticien… si ce n'est qu'il regrette ses paillasses. C'est d'ailleurs l'une des raisons pour lesquelles il prendra un nouveau poste à Paris, tout en poursuivant cette coopération, à distance. À son actif, il y a par exemple l'analyse comparée des gènes du système immunitaire entre les agriculteurs bantous et les chasseurs-cueilleurs pygmées « pour permettre peut-être de révéler d'éventuels fondements culturels dans notre relation avec les pathogènes… ». On touche ici à la quintessence de ses recherches : les origines de notre espèce. Lluis Quintana-Murci s'enflamme à l'évocation de ce lointain passé : lors de ses migrations, l'homme a rencontré différents environnements climatiques, nutritionnels et pathogéniques. Comment s'est-il adapté ? Quelles en sont les traces au tréfonds de ses gènes ? Et comment s'y retrouvent aussi ses modes de vie et ses cultures ? Des interrogations autour desquelles Lluis travaille avec des pairs généticiens mais aussi ethnologues, anthropologues, linguistes… Et d'évoquer avec gourmandise cet autre projet mené avec le Muséum national d'histoire naturelle sur les filiations établies socialement dans les clans et tribus d'Ouzbékistan : ils ont notamment montré que les tribus seraient un conglomérat de clans sans apparentement génétique particulier. « Outre l'aspect purement scientifique de l'approche, c'est son concept philosophique qui me séduit », confie l'homme, qui ne cache pas sa satisfaction à bousculer l'idée de nation… est-ce dû à ses origines catalanes ? Au quotidien, cette quête apporte beaucoup de plaisir mais également de stress. Reste que l'équilibre est trouvé entre son équipe tissée de liens forts et ses bouffées d'air frais. Entendez ses escapades en famille à Majorque ou à Berlin, une ville qu'il affectionne particulièrement pour son ouverture d'esprit.

 

Patricia Chairopoulos

 

Notes :

1. Commune à la formation de recherche en évolution (FRE) « Hôtes, vecteurs et agents infectieux : biologie et dynamique » du CNRS et au département « Écosystèmes et épidémiologie des maladies infectieuses » de l'Institut Pasteur.
2. Organisé par le National Geographic et IBM.
3. Portion de génome issue exclusivement de la mère.
4. Laboratoire « Dynamique du langage »
(CNRS / Université Lyon-II).

Contact

Luis Quintana-Murci
Laboratoire « Hôtes, vecteurs et agents infectieux : biologie et dynamique », Paris
quintana@pasteur.fr


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